L’immense digression biographique par laquelle je vous ai fait passer, chère madame, j’en avais puisé les éléments dans une lettre toute récente de M. Marie-Gaston.

En apprenant l’héroïque dévouement dont il venait d’être l’objet, son premier mouvement avait été d’accourir à Paris pour serrer la main de l’ami incomparable qui se vengeait si noblement de son oubli. Malheureusement, la veille de son départ, un cruel empêchement lui était survenu. Par le coup d’une sympathie singulière, tandis que, pour lui, M. Dorlange se faisait blesser à Paris; à Savarezza, en visitant l’une des plus belles carrières de marbre qui s’exploitent aux environs de Carrare, lui-même faisait une dangereuse chute et se luxait une jambe. Obligé d’ajourner son voyage, de son lit de douleur il avait écrit à M. Dorlange pour lui exprimer sa vive gratitude; mais par le même courrier me parvenait aussi une volumineuse lettre: en m’y racontant tout le passé de leur liaison, M. Marie-Gaston me suppliait de voir son ancien ami de collége et de me faire auprès de lui son avocat.

Il ne lui suffisait pas, en effet, d’avoir pu constater par un éclatant témoignage la place qu’il occupait encore dans les affections de M. Dorlange: sa prétention est de lui démontrer que cette place, malgré toutes les apparences contraires, jamais il n’a cessé de la mériter. Cette démonstration pour M. Marie-Gaston devenait difficile parce que, à aucun prix, il n’aurait consenti à faire remonter jusqu’à leur véritable auteur les torts qu’il a semblé se donner.

Là, pourtant, est tout le nœud de sa conduite avec M. Dorlange. Sa femme l’avait voulu à elle seule et avait mis à l’isoler de toute autre affection un acharnement singulier. Mais rien ne saurait le décider à reconnaître et à avouer l’espèce d’infériorité morale que révélait cette jalousie désordonnée et furieuse. Louise de Chaulieu, pour lui, a été la perfection même, et, par les côtés les plus excessifs de son imagination et de son caractère, elle lui paraissait encore adorable. Tout ce qu’il pourrait concéder, c’est que la personnalité et les actions de cette chère despote ne peuvent pas être pesées à la même balance que les actions et la personnalité des autres femmes. Il tient que Louise a été dans son sexe une exception glorieuse, et qu’à ce compte, pour être comprise, elle peut avoir besoin d’être expliquée. Or, qui, mieux que moi, pour laquelle elle n’eut jamais de secret, pouvait se charger de ce soin? J’étais donc priée de vouloir bien faire, à l’usage de M. Dorlange, cette espèce de travail d’illustration; car, une fois l’influence de madame Marie-Gaston justifiée et admise, tout le procédé de son mari se trouvait naturellement amnistié.

Pour entrer dans le désir de M. Marie-Gaston, ma première idée fut d’écrire un mot à son ami le sculpteur et de l’engager à passer chez moi. Mais, tout bien réfléchi, il était à peine remis de sa blessure, et puis, dans cette convocation qui aurait d’avance un but déterminé, mon rôle de médiatrice ne prenait-il pas une solennité étrange? Je m’avisai d’une autre forme. Tous les jours on va visiter l’atelier d’un artiste. Accompagnée de Naïs et de mon mari, je pouvais, sans être annoncée, arriver chez M. Dorlange, sous le spécieux prétexte de renouveler les instances qui déjà lui avaient été faites pour obtenir le concours de son talent. En ayant l’air de vouloir peser dans ce sens du poids de mon influence féminine, j’avais une transition toute faite pour arriver au sujet véritable de ma visite: ne m’approuvez-vous pas, chère madame, et les choses, comme cela, ne paraissaient-elles pas très bien arrangées? En conséquence, moi et l’escorte que je viens de vous dire, le lendemain de ma belle résolution prise, nous arrivons à une petite maison d’agréable apparence, située rue de l’Ouest, derrière le jardin du Luxembourg, dans un des quartiers les plus retirés de Paris.

Dès l’entrée, des fragments de sculpture, des bas-reliefs, des inscriptions gracieusement enchâssées dans les murs, témoignaient du bon goût en même temps que des occupations habituelles du propriétaire. Sur le perron, décoré de deux beaux vases antiques, nous sommes reçus par une femme dont déjà M. de l’Estorade m’avait touché un mot. Le lauréat de Rome, à ce qu’il paraît, n’aurait pas voulu quitter l’Italie sans en ramener avec lui quelque agréable souvenir.

Espèce de Galathée bourgeoise, tantôt gouvernante et tantôt modèle, représentant ainsi le pot-au-feu et l’art, cette belle Italienne, si l’on en croit certains propos indiscrets, serait appelée à réaliser dans le ménage de M. Dorlange l’idéal le plus complet de la fameuse femme pour tout faire, sans cesse annoncée par les Petites-Affiches. Pourtant, je dois me hâter de le dire, rien absolument dans l’apparence extérieure qui donne à deviner cet étrange cumul! Une politesse sérieuse et un peu froide; de grands yeux noirs veloutés, un teint légèrement orangé, une coiffure en bandeaux qui, par l’ampleur et le savant agencement de tresses luxuriantes, donne à deviner la plus magnifique chevelure; des mains un peu fortes, mais d’une forme élégante et dont la blancheur dorée ressort sur le fond noir de la robe; celle-ci simple, mais ajustée de façon à faire valoir la remarquable beauté de la taille; enfin, planant sur tout cet ensemble, un je ne sais quoi de fier et presque de sauvage, auquel on m’a toujours dit qu’à Rome se reconnaissent les femmes du Transtevère: tel est le portrait de notre introductrice, qui nous fait pénétrer dans une galerie encombrée d’objets d’art par laquelle est précédé l’atelier.

Pendant que la belle gouvernante annonçait monsieur le comte et madame la comtesse de l’Estorade, M. Dorlange, dans un costume d’atelier assez pittoresque et nous tournant le dos, se hâtait de ramener un ample rideau de serge verte sur une statue à laquelle il travaillait avant notre venue. Au moment où il se retourne et avant que j’aie eu le temps de l’envisager, imaginez mon étonnement en voyant Naïs se précipiter vers lui et avec une naïveté tout enfantine se jeter presque à son cou en s’écriant:

—Ah! c’est vous le monsieur qui m’a sauvée!

—Comment! le monsieur qui l’a sauvée? Mais à ce compte M. Dorlange se trouverait donc être ce fameux inconnu?—Oui, madame. Et tout d’abord, comme Naïs, je constatai que c’était lui.—Mais, s’il était l’inconnu, il était aussi le fâcheux.—Oui, madame: le hasard, qui est bien souvent le plus habile des romanciers, avait voulu que M. Dorlange fût tout cela, et dès ma dernière lettre, à ce qu’il me semble, vous auriez dû vous en douter, rien qu’à la manière un peu prolixe dont je vous déduisais sa vie.—Mais alors vous, ma chère comtesse, tombée ainsi dans son atelier!...—Moi! madame, ne m’en parlez pas, émue, tremblante, rougissant, pâlissant, un moment je dus offrir le spectacle du dernier désordre qui se puisse imaginer. Heureusement mon mari se lança dans un compliment assez compliqué de père heureux et reconnaissant. Pendant ce temps, j’eus le loisir de me remettre, et quand à mon tour je dus prendre la parole, j’avais installé sur mon visage un de mes plus beaux airs de l’Estorade, comme il vous plaît les appeler; vous savez, je marque alors vingt-cinq degrés au-dessous de zéro et ferais geler la parole sur les lèvres du plus ardent des amoureux. J’espérais ainsi tenir monsieur l’artiste à distance et faire obstacle à ce qu’il s’avisât de prendre avantage de ma sotte présence chez lui.