Quant à M. Dorlange, il me parut bien moins troublé que surpris de la rencontre; puis, comme si, au gré de sa modestie, nous le tenions trop longtemps sur le chapitre de notre gratitude, pour couper court, changeant brusquement de propos:
—Mon Dieu! madame, me dit-il, puisque nous sommes plus que nous ne l’avions pensé en pays de connaissance, oserai-je me permettre une curiosité!
Je crus sentir la griffe du chat s’apprêtant à jouer avec sa proie; aussi répondis-je:
—Les artistes, si je suis bien informée, ont souvent des curiosités assez indiscrètes. Et je mis, à accentuer cette allusion, une nuance bien marquée de sécheresse qui me sembla devoir en compléter le sens. Je ne vis pas que notre homme se démontât.
—J’espère, reprit-il, qu’il n’en sera pas ainsi de ma question; je voulais seulement savoir si vous aviez une sœur?
Bon, pensais-je, une porte de sortie! faire passer sur le compte d’une ressemblance l’audacieuse continuité de son obsession; voilà le jeu que nous allons jouer. Mais m’eût-il convenu de lui laisser cette échappatoire, en présence de M. de l’Estorade la liberté de mentir ne m’était pas laissée.
—Non, monsieur, repartis-je donc, je n’ai pas de sœur; pas que je sache, du moins. Et cette réponse, je la laissai tomber d’un petit air narquois, de manière à bien constater qu’on ne me prenait pas pour une dupe.
—Il n’était pas impossible, reprit cependant M. Dorlange de l’air du monde le plus naturel, que ma visée eût quelque réalité. La famille dans laquelle j’ai rencontré une personne qui avait avec vous bien de la ressemblance est entourée d’une certaine atmosphère mystérieuse qui rend à son endroit toutes les suppositions possibles.
—Et votre famille, y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander son nom?
—Pas la moindre: ce sont des gens que vous avez pu connaître à Paris de 1829 à 1830; ils tenaient un grand état de maison et donnaient de très belles fêtes; moi, je les ai rencontrés en Italie.