—Tout est prêt, me répondit-il, pour son départ; mais j’ai besoin, madame, de votre exeat et que vous vouliez bien me dire si je dois ou non modifier quelque chose à son expression.
—Une question d’abord, répliquai-je. Votre œuvre, en supposant que j’y désirasse quelque changement, doit-elle beaucoup perdre à être ainsi remaniée?
—C’est probable: pour si peu qu’on lui rogne les ailes, l’oiseau est toujours empêché dans son vol.
—Autre curiosité. Est-ce moi ou l’autre personne que votre statue reproduit avec le plus de fidélité?
—Vous, madame, cela va sans dire: vous êtes le présent, et elle le passé.
—Mais laisser là le passé pour le présent, cela, monsieur, le savez-vous? s’appelle d’un assez vilain nom, et de mauvais entraînement, vous l’avouez avec une naïveté et avec une aisance qui ont quelque chose d’effrayant.
—C’est vrai, me répondit en riant M. Dorlange, l’art est féroce: quelque part que lui apparaisse la matière de ses créations, il se précipite dessus en désespéré.
—L’art, repartis-je, est un grand mot sous lequel un monde de choses peut s’abriter. L’autre jour, vous me disiez que des circonstances trop longues à raconter avaient contribué à vous rendre toujours présente cette forme dont je suis un reflet, et qui a laissé une trace si vive dans votre mémoire: n’était-ce pas assez clairement me dire qu’en vous ce n’était pas seulement le sculpteur qui se souvenait?
—Réellement, madame, le temps m’eût manqué pour mieux m’expliquer; mais, dans tous les cas, ayant l’honneur de vous voir pour la première fois, ne m’eussiez-vous pas trouvé bien étrange de prétendre en être avec vous aux confidences?
—Mais aujourd’hui? répliquai-je effrontément.