—Aujourd’hui... à moins d’un encouragement exprès, j’aurais encore quelque peine à me persuader que rien de mon passé puisse bien vivement vous intéresser.

—Pourquoi cela? il y a des connaissances qui mûrissent vite. Votre dévouement pour ma Naïs est, dans la nôtre, une grande avance. D’ailleurs, ajoutai-je avec une étourderie jouée, j’aime à la folie les histoires.

—Outre que la mienne a le malheur de manquer de dénoûment, pour moi-même elle est restée une énigme.

—Raison de plus: à deux, peut-être, nous en trouverons le mot.

M. Dorlange parut un moment se consulter; puis, après un court silence:

—C’est vrai, dit-il, les femmes sont admirables à saisir dans les faits et dans les sentiments des nuances où nous autres hommes ne savons rien démêler. Mais cette confidence ne m’intéresse pas seul, et j’aurais besoin d’espérer qu’elle restera expressément entre nous; je n’excepte pas même M. de l’Estorade de cette réserve: au delà de celui qui le confie et de celui qui l’écoute, un secret est déjà entamé.

En vérité, j’étais fort intriguée de ce qui allait suivre; dans cette dernière phrase n’y avait-il pas toute la préparation d’un homme qui se dispose à chasser sur les terres d’autrui? Néanmoins, continuant mon système d’encouragements éhontés:

—M. de l’Estorade, répliquai-je, est si peu habitué avec moi à tout savoir, que, de ma correspondance avec madame Marie-Gaston, jamais il n’a vu une ligne.

Ce qui n’empêchait pas qu’avec vous, chère madame, je ne me réservasse de ne garder qu’une discrétion relative; car enfin, n’êtes-vous pas mon directeur? et à son directeur il faut tout dire, si l’on veut être pertinemment conseillé.

Jusque-là M. Dorlange s’était tenu debout devant la cheminée, au coin de laquelle j’étais assise; il prit alors auprès de moi un fauteuil, puis en manière de préambule: