—Je vous ai parlé, madame, me dit-il, de la famille de Lanty?...
A ce moment, fâcheuse comme la pluie dans une partie de campagne, madame de la Bastie s’approcha pour me demander si j’avais vu le dernier drame de Nathan? Il s’agissait bien de la comédie des autres en présence de celle dans laquelle, ce me semble, j’avais joué un rôle passablement éveillé. Force fut néanmoins à M. Dorlange de céder la place qu’il occupait à mes côtés, et impossible de renouer notre tête-à-tête de toute la soirée.
Comme vous pouvez le voir, chère madame, de toutes mes provocations et de tous mes enlacements, n’est sortie, à vrai dire, aucune lumière; mais à défaut des paroles de M. Dorlange, quand je me rappelle toute son attitude que j’ai soigneusement étudiée, c’est vraiment du côté de sa parfaite innocence que ma pensée incline le plus volontiers. Au fait, rien ne prouve que, dans cette histoire interrompue, l’amour joue le rôle que j’avais insinué. Il y a mille autres manières d’installer fortement les gens dans son souvenir, et si M. Dorlange n’a réellement pas aimé celle que je lui rappelle, pourquoi donc en voudrait-il à moi, qui ne viens là que de la seconde main? N’oublions-nous pas, d’ailleurs, un peu trop sa belle gouvernante, et à supposer même dans cette habitude beaucoup plus de sens que de cœur, ne faut-il pas admettre qu’au moins, relativement, cette fille doit être pour moi une sorte de garde-fou? A ce compte, chère madame, avec toutes mes terreurs, dont je vous ai rebattue, je serais passablement ridicule, et j’aurais quelque peu l’air de Bélise des Femmes savantes, aheurtée à l’idée que tout ce qui la voit tombe fatalement amoureux d’elle. Je m’abandonnerais pourtant de grand cœur à ce plat dénoûment. Amoureux ou non, M. Dorlange est un caractère élevé et un esprit d’une distinction rare, et si, par des prétentions déplacées, il n’arrivait pas à se rendre impossible, on aurait assurément plaisir et honneur à le compter au nombre de ses amis. Le service qu’il nous a rendu le prédestine d’ailleurs à ce rôle, et je serais vraiment aux regrets d’avoir à le traiter avec dureté. Dans ce cas je me brouillerais avec Naïs, qui, chose bien naturelle, raffole de son sauveur. Le soir quand il fut parti:
—Maman, comme il parle bien, M. Dorlange! me dit-elle avec un petit air d’approbation tout à fait amusant. A propos de Naïs, voilà l’explication qu’elle m’a donnée de cette réticence dont je m’étais si fort émue.—Dame! maman, je croyais que tu l’avais remarqué aussi. Mais après qu’il a eu arrêté les chevaux, comme tu n’as pas eu l’air de le connaître, et qu’il n’a pas une figure trop distinguée, j’ai cru que c’était un homme.
—Comment! un homme?
—Eh bien, oui! un de ces gens auxquels on ne fait pas attention. Mais quel bonheur, quand j’ai su que c’était un monsieur! tu m’as bien entendue, comme je me suis écriée: Ah! c’est vous le monsieur qui m’a sauvée!
Si l’innocence est entière, il y a dans cette explication un vilain côté de vanité, sur lequel vous pensez bien que j’ai fait une grande morale. Cette distinction de l’homme et du monsieur est affreuse; mais, en somme, l’enfant n’est-elle pas dans le vrai? Seulement elle dit avec une naïveté toute crue ce que nos mœurs démocratiques nous permettent très bien encore de pratiquer, mais ce qu’elles ne nous permettent plus d’avouer hautement. La fameuse révolution de 89 a du moins servi à installer dans notre société cette vertueuse hypocrisie... Mais me voilà tournant aussi à la politique, et, si je poussais plus loin mes aperçus, vous me diriez de prendre garde, et que déjà M. Dorlange a commencé de déteindre sur moi.
VIII.—LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, avril 1839.
Pendant près de deux semaines, chère madame, on n’a plus entendu parler de M. Dorlange. Non-seulement il n’a pas jugé convenable de venir reprendre la confidence si malencontreusement interrompue par madame de la Bastie; mais il n’a pas même paru se souvenir qu’à la suite d’un dîner chez les gens, on leur doit, pour le moins, une carte à huitaine.