De cette fameuse invitation en famille est résulté, entre mes enfants, une sorte de guerre civile. Naïs porte aux nues son cher sauveur, et étant soutenue dans son opinion par René qui s’est livré corps et âme, moyennant un superbe lancier à cheval que M. Dorlange lui a découpé. Armand, au contraire, le trouve laid, ce qui est incontestable: il dit qu’il ressemble aux portraits de Danton qu’il a vus dans les histoires de la Révolution illustrées, ce qui a quelque chose de vrai. Il dit encore que dans ma statuette, il m’a donné un air de grisette, ce qui n’est pas exact le moins du monde. De là, entre ces chers chéris, des débats qui ne finissent pas.
Tout à l’heure encore, j’ai été obligée d’intervenir en leur disant qu’ils me fatiguaient avec leur M. Dorlange. N’en dites-vous pas autant de moi, chère madame, qui, à son sujet, vous ai déjà tant écrit, sans savoir vous apprendre rien de précis?
IX.—DORLANGE A MARIE-GASTON.
Paris, avril 1839.
Pourquoi je déserte mon art et ce que j’entends aller faire dans cette maudite galère de la politique? Voilà ce que c’est, mon cher amoureux, que de s’enfermer pendant des années dans des chartreuses conjugales! Durant ce temps, le monde a marché. Pour ceux qu’on a oubliés à la porte, la vie a amené des combinaisons nouvelles, et plus on les ignore, plus on est disposé à jeter à cet inconnu son blâme. On est toujours si grands docteurs dans les choses d’autrui! Apprends donc, cher curieux, que je n’ai pas pris de mon crû le parti dont tu me demandes compte. En me présentant d’une manière si imprévue sur la brèche électorale, je ne fais que céder à une inspiration venue de haut lieu. Laissant enfin glisser un rayon de lumière au milieu de mes éternelles ténèbres, un père s’est aux trois quarts révélé à moi, et, si j’en crois les apparences, il serait posé dans le monde de manière à satisfaire l’amour-propre le plus exigeant. Du reste, suivant la donnée ordinaire de ma vie, à cette révélation s’est rencontré un entourage de circonstances assez bizarres et assez romanesques pour mériter de t’être contées avec quelque détail.
Puisque depuis deux ans tu habites l’Italie, en visitant les villes les plus intéressantes, il me paraît très inutile de t’expliquer ce que c’est que le fameux café Greco, rendez-vous ordinaire des élèves de l’Académie de tous les pays pendant leur séjour à Rome. A Paris, rue du Coq-Saint-Honoré, existe un lointain équivalent de cette institution dans un café très anciennement connu sous le nom de Café des Arts.
Deux ou trois fois par semaine, je vais y passer une soirée. Là je retrouve plusieurs pensionnaires de Rome, mes contemporains. Eux-mêmes m’ont fait faire la connaissance de quelques journalistes et hommes de lettres, tous gens aimables et distingués, avec lesquels il y a profit et plaisir à échanger ses idées. Dans un certain coin où nous nous groupons, s’agitent et se débattent toutes les questions qui sont de nature à intéresser des esprits sérieux; la politique a surtout le privilége de passionner nos discussions. Dans notre petit club, l’opinion démocratique est la tendance dominante: elle se trouve représentée dans ses nuances les plus diverses, l’utopie phalanstérienne comprise. C’est assez te dire qu’à ce tribunal, la marche du gouvernement est souvent jugée avec sévérité, et que dans nos appréciations règne la liberté la plus illimitée de langage.
Il y a de cela un peu plus d’un an, le garçon qui seul est admis à l’honneur de nous servir, me prit un jour à part, ayant, prétendait-il, à me donner un avis important.
—Vous êtes, monsieur, me dit-il, surveillé par la police, et vous feriez bien de ne pas toujours parler comme saint Paul, la bouche ouverte.
—La police! mon pauvre ami, mais que diable surveillerait-elle? Ce que je dis, et bien d’autres choses, s’impriment tous les matins dans les journaux.