—C’est égal, on vous guette. Je l’ai bien observé; il y a un petit vieux qui prend beaucoup de tabac et qui se place toujours à portée de vous entendre: quand vous parlez, il a l’air de prêter l’oreille avec bien plus d’attention que pour les autres, et même une fois je l’ai vu écrire quelque chose sur son agenda en signes qui n’étaient pas de l’écriture.

—C’est bien! la première fois qu’il viendra, tu me le feras remarquer.

Cette première fois ne tarda pas plus que le lendemain. Le personnage qui me fut signalé était un petit homme à cheveux gris, d’un extérieur assez négligé et dont le visage, très gravé de la petite vérole, me parut accuser la cinquantaine. Très fréquemment, en effet, il puisait dans une large tabatière et semblait honorer tous mes discours d’une attention qu’à mon choix je pouvais tenir pour très obligeante ou pour très indiscrète. Mais entre ces deux interprétations, ce qui semblait devoir conseiller la plus bienveillante, c’était un air de douceur et de probité répandu dans toute la personne de ce prétendu suppôt de la police. Comme j’objectais cette rassurante apparence à celui qui se flattait d’avoir éventé un agent secret:

—Parbleu! me dit-il, ce sont des airs mielleux qu’ils se donnent pour mieux déguiser leur jeu.

Deux jours plus tard, un dimanche, à l’heure des vêpres, dans une de ces promenades à travers le vieux Paris, dont tu te rappelles que j’ai toujours eu le goût et l’habitude, le hasard me conduisit à l’église de Saint-Louis-en-l’Ile, paroisse du quartier perdu qui porte ce nom. Cette église est un monument d’un très médiocre intérêt, quoi qu’en disent plusieurs historiens et après eux tous les Conducteurs de l’étranger à Paris. Je n’eusse donc fait que la traverser en courant, si le remarquable talent de l’organiste qui touchait l’office ne m’eût retenu d’autorité.

Te dire que le jeu de cet homme réalisait mon idéal, c’est t’en faire un immense éloge; car tu te souviens sans doute de ma subtile distinction entre les toucheurs d’orgue et les organistes, noblesse d’un ordre supérieur et dont je ne délivre les titres qu’à bon escient. L’office achevé, j’eus la curiosité de voir la figure d’un artiste si éminent, déporté en pareil lieu. J’allai donc me poser en embuscade à la porte de la tribune, afin d’apercevoir le virtuose à sa sortie. Je n’en eusse pas plus fait pour une tête couronnée; mais les grands artistes, après tout, ne sont-ce pas là les vrais rois du droit divin?

Représente-toi mon étonnement quand après quelques minutes d’attente, au lieu d’un visage entièrement nouveau pour moi, je vois paraître un homme qui d’abord éveille dans mon esprit un vague souvenir, et qu’à un second coup d’œil je reconnais pour mon auditeur acharné du Café des Arts. Ce n’est pas tout: à sa suite, marche un à peu près de créature humaine, et dans cette informe ébauche, à ses jambes torses, à son immense et inculte chevelure, je démêle notre ancienne Providence trimestrielle, mon banquier, ou apporteur d’argent, en un mot, notre estimable ami, le nain mystérieux.

De mon côté, je n’échappe pas à son œil vigilant, et, d’un geste animé, je le vois me signalant à l’organiste. Celui-ci, par un mouvement dont il n’a sans doute pas calculé toute la portée, se retourne précipitamment pour me regarder; mais, sans plus de démonstration, il continue son chemin. Pendant ce temps, le bancroche, qu’à ce détail je dois reconnaître pour un employé de la maison, s’approche familièrement du donneur d’eau bénite et lui offre une prise de tabac, puis, clopinant, sans plus m’honorer de son attention, il gagne une porte dérobée qui s’ouvre dans un des bas-côtés de l’église, et disparaît.

Le soin que cet homme avait pris de faire remarquer ma présence à l’organiste devenait pour moi une révélation. Évidemment le maëstro était au courant du bizarre procédé employé pour me faire parvenir ma pension, laquelle, à mon retour de Rome, et jusqu’au moment où je fus mis au-dessus du besoin par quelques commandes, avait continué de m’être religieusement servie. Quelque chose de non moins probable, c’est que l’homme initié à ce mystère financier était dépositaire de bien d’autres secrets; je devais être d’autant plus ardent à me procurer avec lui une explication, qu’arrivé à vivre de mes propres ressources, je n’avais plus à craindre de voir ma curiosité punie par ce retranchement de subsides dont j’avais été menacé dans un autre temps.

Prenant donc aussitôt mon parti, je m’élance sur les traces de l’organiste; au moment où je dépasse la porte de l’église, il était déjà hors de vue; mais, secondé par le hasard qui me mène du côté où il a tourné, comme je débouche sur le quai de Béthune, de loin j’ai le bonheur de l’apercevoir frappant à la porte d’une maison. Entré résolûment après lui, je demande au portier, monsieur l’organiste de Saint-Louis-en-l’Ile: