Descendu chez le portier, sans lui dire les raisons qui m’expliquaient ma mésaventure, je la lui raconte; par là je provoquais sa confiance et me faisais une ouverture à obtenir quelques renseignements sur l’impénétrable M. Jacques Bricheteau. Quoique fournies avec tout l’empressement que je pouvais désirer, ces informations n’apportèrent à la situation aucune lumière. En résumé, M. Bricheteau était un locataire tranquille, poli, mais point communicatif; quoique fort exact à payer son terme, il paraissait peu aisé, n’avait pas même une femme de ménage pour le servir et ne prenait pas ses repas chez lui. Sorti tous les matins avant dix heures, et ne rentrant que dans la soirée, il devait être employé dans un bureau ou donner en ville des leçons de musique. Un détail au milieu de toute cette récolte de renseignements vains et vagues aurait pu présenter de l’intérêt. Depuis quelques mois, M. Jacques Bricheteau avait assez fréquemment reçu de volumineuses lettres, qu’attendu l’élévation de leur port, on pouvait supposer adressées de pays lointains; mais malgré sa bonne volonté, le digne concierge n’était jamais parvenu à bien déchiffrer le timbre indiquant le point de départ, et, dans tous les cas, le nom du pays, qu’il avait très incomplétement entrevu, était entièrement sorti de sa mémoire; ainsi pour le moment, cette remarque, qui aurait pu devenir instructive, n’éclaircissait absolument rien.
Rentré chez moi, je me persuadai qu’une épître pathétique adressée à mon réfractaire aurait pour effet de l’engager à me recevoir. Mêlant à mes formes suppliantes une pointe d’intimidation, je ne lui laissai pas ignorer mon dessein très arrêté de pénétrer à tout prix le mystère qui pesait sur ma vie, et dont il paraissait savoir le mot. Maintenant que j’avais une entrée dans ce secret, c’était à lui de voir si mes efforts désespérés, se ruant à l’aveugle sur tout cet inconnu, n’entraîneraient pas après eux beaucoup plus d’inconvénients qu’une franche explication dans laquelle je le conjurais de vouloir bien entrer avec moi. Mon ultimatum ainsi formulé, afin qu’il parvînt aux mains de M. Jacques Bricheteau dans le moindre délai possible, le lendemain matin, avant neuf heures, je me présentai à son domicile. Mais, enragé de discrétion, ou ayant à éviter ma rencontre un intérêt vraiment inexplicable, dès le petit jour, le maëstro, après avoir payé le terme courant et le terme à échoir, avait fait enlever son mobilier, et il faut croire que le silence des gens employés à ce brusque déménagement avait été largement payé, car jamais le concierge n’avait pu savoir d’eux le nom de la rue vers laquelle son locataire émigrait. Ces gens, d’ailleurs, n’étaient point du quartier; aucune chance, par conséquent, de les retrouver plus tard et de les faire parler.
Possédé d’une curiosité qui avait fini par être aussi excitée que la mienne, le portier s’était bien avisé d’un moyen de la contenter. Ce moyen, peu délicat, consistait à suivre de loin la charrette sur laquelle le ménage du musicien s’en allait empilé. Mais ce diable d’homme pensait à tout; et gardant à vue le trop zélé concierge, il était resté en croisière devant la porte de la maison jusqu’au moment où ses commissionnaires avaient pris assez d’avance pour ne plus courir la chance d’être dépistés. Toutefois, malgré l’entêtement et l’habileté de cet insaisissable adversaire, je ne me tenais pas pour battu.
Par l’orgue de Saint-Louis, je me sentais toujours avec lui un lien, et, dès le dimanche suivant, avant la fin de la grand’messe, j’étais posté à la porte de la tribune, bien décidé à ne pas lâcher le sphinx que je ne l’eusse fait parler.
Mais là, nouveau désappointement: M. Jacques Bricheteau s’était fait remplacer par un de ses élèves, et, pendant trois dimanches de suite, même substitution. Le quatrième, je pris le parti d’aborder le suppléant et de lui demander si le maëstro était malade.
—Non, monsieur. M. Bricheteau a pris un congé; il est absent pour quelque temps, par suite d’un voyage d’affaires.
—Alors, où pourrait-on lui écrire?
—Je ne sais pas au juste; il me semble pourtant qu’en adressant votre lettre à son domicile, à deux pas d’ici, quai de Béthune...
—Mais il a déménagé; vous ne le savez donc pas?
—Non, vraiment; et où demeure-t-il?