J’étais bien chanceux: je demandais des renseignements à un homme qui me priait de l’instruire quand je l’interrogeais. Comme pour achever de me mettre hors de moi, pendant que je prenais mes informations en si bon lieu, de loin j’aperçus le damné sourd et muet qui faisait mine de rire en me regardant.
Heureusement pour mon impatience et ma curiosité qui, s’exaltant de chaque délai, se montaient peu à peu à un diapason vraiment inquiétant, un peu de lumière se fit. Quelques jours après ma dernière déconvenue, une lettre me parvint, et plus habile que le concierge du quai de Béthune, tout d’abord je sus voir qu’elle était timbrée de Stockholm, Suède, ce qui ne me surprit pas autrement. A Rome, j’avais été honoré de la bienveillance de Thorwaldsen, le grand sculpteur suédois, et souvent dans son atelier j’avais vu de ses compatriotes; c’était peut-être quelque commande qui m’arrivait par son intermédiaire; mais la lettre décachetée, juge un peu et de ma surprise et de mon émotion, en présence de ces premiers mots: Monsieur mon fils.
La lettre était longue et je n’eus pas la patience de la lire avant de savoir le nom que je portais. Je courus donc d’abord à la signature; cette forme: Monsieur mon fils, que j’ai vue plusieurs fois dans l’histoire employée par les rois pour écrire à leurs rejetons, ne semblait-elle pas m’annoncer la plus aristocratique origine? Mais mon désappointement fut complet; de signature, point. «Monsieur mon fils, me disait mon père anonyme, je ne regrette pas que, par votre insistance passionnée pour connaître le secret de votre naissance, vous ayez forcé la personne qui a eu soin de votre jeunesse de venir ici conférer avec moi touchant le parti que pouvait nous commander cette dangereuse et turbulente curiosité. Depuis longtemps, je nourrissais une pensée qui arrive aujourd’hui à maturité, et de vive voix, l’exécution en a été bien plus sûrement réglée qu’elle n’eût pu l’être par correspondance. Presque aussitôt après votre naissance, qui coûta la vie à votre mère, forcé de m’expatrier, j’ai fait dans un pays étranger une belle fortune, et dans le gouvernement de ce pays j’occupe un poste éminent.
»J’entrevois le moment où, libre de vous restituer mon nom, je pourrai en même temps vous procurer la survivance de la haute situation à laquelle je suis arrivé. Mais, pour parvenir à ce sommet, la notoriété que, de mon aveu, vous vous êtes mis en mesure d’acquérir dans les arts, ne serait pas une recommandation suffisante; j’ai donc le désir que vous abordiez la vie politique; et dans cette voie, sous les institutions actuelles de la France, il n’y a pas deux manières de devenir un homme considérable: il faut être député. Je sais que vous n’avez pas l’âge légal et que vous ne payez pas le cens. Mais dans un an vous aurez trente ans, et c’est juste le délai nécessaire pour que, devenu propriétaire, vous soyez en mesure de justifier de la possession annale. Dès demain, vous pouvez vous présenter chez les frères Mongenod, banquiers, rue de la Victoire; une somme de deux cent cinquante mille francs vous sera comptée; vous devrez l’employer immédiatement à l’acquisition d’un immeuble, affectant le surplus à prendre des intérêts dans quelque journal qui, le moment venu, appuiera votre candidature, et à une autre dépense qui vous sera expliquée plus bas.
»Votre aptitude politique m’est cautionnée par la personne qui, avec un zèle et un désintéressement que je ne saurai jamais reconnaître, a veillé sur votre abandon. Depuis quelque temps, elle vous a suivi, écouté, et elle est sûre que vous pourrez paraître dignement à la tribune. Vos opinions, d’un libéralisme ardent à la fois et modéré, me conviennent, et, sans le savoir, jusqu’ici vous avez très habilement joué dans mon jeu. Je ne vous dis pas encore le lieu de votre élection probable; l’habileté occulte et profonde qui la prépare a d’autant plus de chances de réussir, qu’elle marchera plus sourdement et plus entourée de ténèbres; mais son succès peut être en partie assuré par l’exécution d’un travail que je vous recommande et dont je vous engage à accepter l’apparente étrangeté sans étonnement et sans commentaire.
»Provisoirement, vous continuerez d’être sculpteur et, avec le talent dont vous avez donné des preuves, vous nous ferez une statue de sainte Ursule. C’est un sujet qui ne manque ni de poésie, ni d’intérêt; sainte Ursule, vierge et martyre, était, à ce qu’on croit généralement, fille d’un prince de la Grande-Bretagne. Martyrisée vers le cinquième siècle, à Cologne, elle était supérieure d’un couvent de filles que la naïveté populaire a appelées les Onze mille Vierges; plus tard, elle est devenue la patronne de l’ordre des Ursulines, auxquelles elle a donné son nom, et aussi la patronne de la fameuse maison de Sorbonne. Un artiste habile comme vous peut, à ce qu’il me semble, tirer parti de tous ces détails.
»Sans savoir la localité dont vous devez devenir le représentant, il sera convenable que, dès à présent, vous rendiez extérieures vos velléités politiques et fassiez connaître votre dessein d’arriver à la députation. Mais ce que je ne saurais trop vous recommander, c’est le secret sur la communication qui vous est faite aujourd’hui, aussi bien que la patience de votre position présente. Laissez, de grâce, en paix mon mandataire, et sans une curiosité qui pourrait, je vous en préviens, entraîner pour vous les plus grands malheurs, attendez le développement lent et calme du brillant avenir auquel vous êtes destiné. En refusant d’entrer dans mes desseins, vous vous ôteriez toute chance de jamais être initié au mystère que vous vous êtes montré si ardent à pénétrer; mais je ne veux pas même admettre la supposition de votre résistance, et j’aime mieux croire à votre déférence absolue pour les vœux d’un père, qui regardera comme le plus beau jour de sa vie celui où il lui sera enfin donné de se révéler à vous.
»P. S. Destinée à une chapelle de religieuses Ursulines, votre statue sera de marbre. Hauteur, un mètre sept cent six millimètres; autrement dit, cinq pieds trois pouces. Comme elle ne doit pas être placée dans une niche, n’en négligez aucun des aspects. Les frais en seront pris sur la somme de deux cent cinquante mille francs annoncée par la présente lettre.»
La présente lettre me laissa froid et mécontent; elle me dépossédait d’un espoir longtemps caressé, celui de retrouver une mère bonne comme la tienne, dont tu m’as si souvent, cher ami, conté la tendresse adorable. Ce n’était après tout qu’un demi-jour qui se faisait dans les brumes de mon existence, sans même me laisser connaître si j’étais ou non le fruit d’une union légitime. Il me parut d’ailleurs qu’adressées à un homme de mon âge, les intimations paternelles avaient des airs bien impérieux et bien despotiques. N’était-ce pas quelque chose d’étrange de retourner ma vie, comme au collége, en manière de punition, on nous faisait retourner notre habit? De premier mouvement, les arguments qui, par toi ou par d’autres, ont pu être formulés contre ma vocation politique, je me les adressai. Cependant la curiosité me fit passer chez les banquiers Mongenod, et en trouvant là, bien effectifs et bien vivants, les deux cent cinquante mille francs qui m’étaient annoncés, je fus conduit à raisonner d’autre façon.
Je pensai qu’une volonté qui se mettait d’abord en frais de telles avances devait avoir quelque chose de sérieux, quand elle savait tout et moi rien; il me sembla que vouloir entamer avec elle une lutte, n’était ni très raisonnable ni très opportun. En somme, avais-je de la répugnance pour la direction qui m’était insinuée? Non, les intérêts politiques m’ont toujours passionné dans un certain degré, et si ma tentative électorale n’aboutissait pas, je retournerais à mon art sans être plus ridicule que toutes les ambitions mort-nées que l’on voit se produire à chaque législature nouvelle. J’ai donc acheté l’immeuble, et, devenu actionnaire du National, j’y ai trouvé des encouragements à mes prétentions politiques, en même temps que la certitude d’un ardent concours, quand j’aurai révélé le lieu de ma candidature, sur lequel jusqu’ici il ne m’a pas été difficile de garder un silence absolu.