J’ai également terminé la sainte Ursule, et maintenant j’attends des instructions nouvelles, qui ne laissent pas de me paraître longues à venir, aujourd’hui que j’ai fort ébruité mon ambition parlementaire, et que le mouvement d’une prochaine élection générale, pour laquelle je me trouve de tout point en mesure, est déjà commencé.

Je n’ai pas besoin, pour entrer dans les recommandations de la prudence paternelle, de te demander sur toute cette confidence une discrétion sans réserve. C’est une vertu qu’à ma connaissance tu pratiques d’une manière trop distinguée pour que j’aie besoin de te la prêcher. Mais j’ai vraiment tort, cher ami, de me permettre de ces méchantes allusions à notre passé, car en ce moment, plus que tu ne penses, je me trouve ton obligé. Un peu par intérêt pour moi, et beaucoup par l’aversion assez générale qu’inspira la morgue de ton ex-beau-frère lors de ma blessure, le parti démocratique est venu en masse s’inscrire chez moi, et par le tapage de ce duel qui m’a vraiment beaucoup ébruité, nul doute que ma candidature n’ait gagné beaucoup de terrain. Trêve donc à tes éternelles reconnaissances, ne vois-tu pas que c’est moi qui te redois!

X.—DORLANGE A MARIE-GASTON.

Paris, avril 1839.

Cher ami, tant bien que mal je continue mon rôle de candidat sans collége; mes amis s’en étonnent et moi je m’en inquiète; car quelques semaines à peine nous séparent de l’élection générale, et s’il devait arriver que toute cette mystérieuse préparation aboutît à néant, la belle figure, je te prie, que je ferais en face de M. Bixiou, dont tu m’écrivais il y a quelque temps les malicieux aperçus.

Une pensée pourtant me rassure: il me paraît difficile qu’on ait ainsi semé deux cent cinquante mille francs dans mon sillon électoral, sans prétendre, en définitive, y récolter quelque chose; peut-être même, à bien prendre la chose, chez ceux qui travaillent pour moi d’une façon si peu pressée et si souterraine, cette lenteur doit-elle faire supposer une grande confiance du succès.

Quoi qu’il en soit, je suis tenu par cette longue attente dans un désœuvrement qui me pèse; à cheval en quelque sorte sur deux existences, celle dans laquelle je n’ai pas le pied encore et celle dont je ne suis pas tout à fait sorti, je n’ai le cœur à entreprendre aucun travail et ne ressemble pas mal à un voyageur qui, ayant devancé l’heure de la diligence, ne sait plus que faire de sa personne et à quoi dépenser son temps. Tu ne te plaindras pas, je pense, que je fasse tourner ce far niente au profit de notre correspondance, et, ma foi! puisque je suis de loisir, je reviendrai sur deux articles de ta dernière lettre, auxquels je n’avais pas d’abord trouvé utile de donner une grande attention. D’une part, tu m’avertissais que mes prétentions parlementaires n’avaient pas le suffrage de M. Bixiou; d’autre part tu m’insinuais que je pourrais bien être exposé à tomber amoureux de madame de l’Estorade, si même je ne l’étais déjà. Parlons d’abord de la grande désapprobation de M. Bixiou, comme on disait autrefois la grande trahison de M. de Mirabeau.

D’un seul mot je te peindrai l’homme: M. Bixiou est un envieux. Chez lui, il y avait incontestablement l’étoffe d’un grand artiste; mais, dans l’économie de son existence, le ventre a tué le cœur et la tête, et à tout jamais, par la domination des appétits sensuels, il s’est rivé à la condition de caricaturiste, c’est-à-dire à la condition d’un homme qui, au jour le jour, s’escompte en menus produits, vrais travaux de forçat, faisant gaiement vivre leur homme, mais n’ayant après eux ni considération ni lendemain. Talent avorté et à jamais impuissant, il a dans l’esprit, comme sur le visage, ce grimacement éternel et désespéré que d’instinct la pensée humaine a toujours prêté aux anges déchus. De même que l’esprit des ténèbres s’attaque de préférence aux grands saints, qui lui rappellent le plus durement la nature angélique du haut de laquelle il est tombé, de même M. Bixiou se plaît à baver sur les talents et sur les caractères chez lesquels il pressent de la force, de la séve et le dessein courageusement pris de ne se point gaspiller comme lui.

Mais ce qui doit te rassurer un peu sur la portée de ses calomnies et de ses médisances, car, au récit que t’a fait M. de l’Estorade, je m’aperçois qu’il entreprend l’une et l’autre partie, c’est que, dans le temps même où il se croit le plus savamment occupé à faire de moi une autopsie burlesque, il n’est entre mes mains qu’une marionnette obéissante, un pantin dont je tiens les fils, et que je fais babiller à ma volonté. Étant convenu qu’un peu d’ébruitement devait être d’avance donné à ma vocation d’homme d’État, je pensai à me procurer quelques crieurs publics, forts en gueule, comme dit madame Pernelle, et sachant bien donner de la voix. Entre ces trompettes de foire, si j’en avais connu une au son plus criard et au jeu plus assourdissant que mons Bixiou, c’est à celle-là de préférence que je me fusse adressé. J’ai profité de la curiosité malveillante qui sans cesse pousse cette aimable teigne à s’insinuer dans toutes les existences et dans tous les ateliers, pour l’inonder de ma confiance; je lui ai tout communiqué: ma bonne fortune, les deux cent cinquante mille francs que j’ai seulement attribués à un coup de Bourse, tous mes plans de conduite parlementaire, et jusqu’au numéro de la maison dont je suis devenu propriétaire. Je serais bien trompé si ce numéro, il ne l’avait pas quelque part écrit sur son agenda. Voilà, ce semble, de quoi rabattre un peu l’admiration des auditeurs du salon Montcornet, et comment ce terrible causeur ne serait plus tout à fait un bureau de renseignements miraculeux! Quant à mon horoscope politique, qu’il a bien voulu se donner la peine de tirer, je ne puis pas dire qu’absolument parlant, cette astrologie manque de vérité.

Il est bien certain qu’avec ma prétention de ne marcher au pas d’aucune opinion, je dois arriver à cette situation si bien résumée par un avocat continuateur de M. de la Palisse, lorsqu’il s’écriait avec une burlesque emphase: Que faites-vous, messieurs, quand vous placez un homme dans la solitude? Vous l’isolez. L’isolement en effet, au début, doit être mon lot, et la vie artiste où l’on vit seul, où l’on tire tout de soi-même, comme l’éternel Créateur dont on travaille à imiter l’œuvre, ne m’a que trop prédisposé à caresser cette situation. Mais si, par elle, en commençant surtout, je dois être destitué de toute influence de couloirs, peut-être me servira-t-elle à la tribune, car là, je parlerai dans ma force et dans ma liberté. N’ayant à compter avec aucun engagement, avec aucune petite misère des partis, rien ne m’empêchera d’être l’homme que je suis et d’exprimer dans leur sainte crudité toutes les idées que je croirai saines et justes. Je sais bien que devant les hommes assemblés, ce n’est pas toujours leur tour, à ces pauvres vérités vraies, de devenir contagieuses ou seulement de se voir gracieusement accueillies. Mais n’as-tu pas remarqué aussi qu’en sachant prendre ses occasions, on finit par rencontrer de ces journées qui sont en quelque sorte les fêtes de la morale et de l’intelligence, et où naturellement, presque sans effort, triomphe la pensée du bien? Ces jours-là, écouté des plus mal prévenus, on les fait bons de sa propre honnêteté et sympathiques, au moins à la passade, pour tout ce qui est droit, vrai et élevé.