Je ne me le dissimule pas pourtant, si par mon procédé on peut prétendre à quelque considération et à quelque notoriété oratoire, on ne fait pas très utilement la chasse aux portefeuilles, et l’on n’acquiert pas cette réputation d’homme pratique à laquelle il est devenu de mode de tant sacrifier aujourd’hui. Mais si à la longueur de mon bras je n’ai pas d’influence, à distance j’aurai ma portée, parce que la plupart du temps je parlerai par la fenêtre, hors de la sphère étouffée et rétrécie de la vie parlementaire, par-dessus la tête de ses passions mesquines et de ses petits intérêts. Or ce succès suffit aux desseins que paraît avoir sur moi la bienveillance paternelle. Ce que l’on semble désirer, c’est que je résonne et que je retentisse. Prise de ce point de vue, la politique a, ma foi! encore un côté artiste qui ne sera pas dans un désaccord trop apparent avec mon passé.

Maintenant venons à un autre propos, celui de ma passion née ou à naître pour madame de l’Estorade. Voici à ce sujet ta très judicieuse déduction. En 1837, lorsque tu partis pour l’Italie, madame de l’Estorade était encore en pleine fleur de beauté. Avec cette existence calme et abritée contre toute passion, qui a toujours été la sienne, il paraît peu probable que le travail de deux années ait pu beaucoup marquer sur elle, et la preuve que, pour cette privilégiée, le temps n’a pas dû marcher, c’est la bizarre et audacieuse insistance que j’ai mise à m’inspirer d’elle. Donc, si le mal n’est déjà fait, au moins faut-il m’en donner de garde; de l’admiration de l’artiste à celle de l’homme il n’y a qu’un pas, et l’histoire de feu Pygmalion se recommande à toute ma prudence.

D’abord, savant docteur et mythologue, on pourrait vous faire remarquer ceci. Sur place et beaucoup mieux posé que vous pour apprécier les dangers de la situation, le principal intéressé ne semble pas en prendre le moindre souci. M. de l’Estorade ne me fait qu’une querelle: il trouve mes visites trop rares, et ma discrétion, pour lui, c’est pure sauvagerie. Parbleu! un mari, vas-tu t’écrier, il est dans son rôle d’être le dernier à savoir qu’on courtise sa femme! Soit! Mais la haute renommée de vertu de madame de l’Estorade, mais cette raison froide et presque calculatrice qui, si souvent en elle, servit à pondérer la pétulance ardente et passionnée d’une autre personne qui te fut connue? Ne m’accorderas-tu pas d’ailleurs que poussé au degré de ferveur, j’ai presque dit de fanatisme, où il apparaît chez cette femme, l’amour des enfants doit être pour elle un préservatif infaillible?

Pour elle, bien. Mais ce n’est pas de sa tranquillité, c’est de la mienne que ton amitié s’occupe, et si Pygmalion n’était pas parvenu à animer sa statue, la belle vie que son amour lui faisait! A ta charitable sollicitude je pourrais répondre par mes principes, quoique le mot et la chose soient furieusement passés de mode; par un certain respect bête que j’ai toujours professé pour la foi conjugale; par la diversion bien naturelle que la grave entreprise où je suis sur le point de m’engager doit faire dans ma tête à toutes les légèretés d’imagination. Je pourrais te dire encore que, sinon par la hauteur du génie, au moins par toutes les tendances de mon esprit et de mon caractère, j’appartiens à cette forte et sérieuse école des artistes d’une autre époque, qui trouvant que l’art est long et la vie courte, ars longa et vita brevis, ne faisaient pas la faute de jeter à de sottes et plates intrigues leur temps et leur puissance de création. Mais j’ai mieux que tout cela à t’offrir. Puisque M. de l’Estorade ne t’a rien laissé ignorer des circonstances vraiment romanesques dans lesquelles ma rencontre s’est faite avec sa femme, tu dois savoir qu’un souvenir m’a jeté sur les pas de ce beau modèle. Eh bien! ce souvenir, en même temps qu’il m’attirait vers la belle comtesse, se trouve être tout ce que l’on peut supposer de plus efficace pour m’en tenir à distance. Ceci te paraît, n’est-ce pas, cruellement alambiqué et énigmatique, mais laisse un peu faire, je vais m’expliquer.

Si tu n’avais pas jugé convenable de rompre le fil qui pendant longtemps avait rattaché l’une à l’autre nos deux existences, je n’aurais pas aujourd’hui tant d’arriéré à reprendre; mais puisque, entre nous, tu as rendu une liquidation nécessaire, il faut, mon cher garçon, prendre ton parti de toutes mes histoires et savoir bravement écouter. En 1835, dernière année de mon séjour à Rome, je m’étais lié d’une intimité assez étroite avec un camarade de l’Académie nommé Desroziers. C’était un musicien, esprit distingué et observateur, qui probablement aurait été loin dans son art, s’il n’eût été enlevé par une fièvre typhoïde, l’année qui suivit mon départ. Un jour que l’idée nous avait pris de pousser jusqu’en Sicile une de ces excursions permises par le règlement de l’école, nous nous trouvâmes radicalement à sec, et comme nous nous promenions par les rues de Rome, occupés à chercher un moyen de remettre un peu de prospérité dans nos finances, nous vînmes à passer devant le palais Braschi. Ses portes grandes ouvertes donnaient accès à un va-et-vient de gens de toute sorte qui ne cessaient de sortir et d’entrer.—Parbleu! me dit Desroziers, c’est juste notre affaire! Et sans qu’il veuille m’expliquer où il me mène, nous voilà suivant cette foule et pénétrant avec elle dans le palais. Après avoir monté un magnifique escalier de marbre, et traversé une longue enfilade d’appartements assez pauvrement meublés, suivant la mode des palais romains qui ont tout leur luxe en plafonds, tableaux, statues et autres objets d’art, nous parvenons à une pièce entièrement tendue de noir et illuminée par quantité de cierges. C’était, tu l’as déjà compris, une chambre ardente; au milieu, sur une estrade couronnée d’un riche baldaquin, reposait une chose à la fois la plus hideuse et la plus grotesque que tu puisses te figurer. Imagine un petit vieillard dont les mains et le visage sont arrivés à un tel état de dessiccation, qu’auprès de lui une momie t’eût semblé étaler un appétissant embonpoint. Vêtu d’une culotte de satin noir, d’un habit de velours violet coupé à la française, d’un gilet blanc brodé d’or d’où s’échappe un énorme jabot de point d’Angleterre, ce squelette a les joues couvertes d’une couche épaisse de carmin qui fait d’autant ressortir le ton parcheminé du reste de la peau; puis, par-dessus une perruque blonde frisée à petites boucles, il est affublé d’un immense chapeau à plumes posé crânement sur l’oreille, de manière à provoquer, quoi qu’ils en aient, l’hilarité des visiteurs les plus respectueux.

Après un coup d’œil donné à cette ridicule et lamentable exhibition, préliminaire obligé des funérailles dans l’étiquette de l’aristocratie romaine:

—Voilà la fin! me dit Desroziers; maintenant viens-t’en voir le commencement. Cela dit, sans répondre à aucune de mes questions, parce qu’il avait à économiser un effet dramatique, il me mène au musée Albani, et me plaçant devant une statue qui représente Adonis couché sur une peau de lion:—Que te semble de cela? me dit-il.

—Ça? répondis-je après un premier coup d’œil, c’est beau comme l’antique.

—Antique comme moi! reprend Desroziers. Et sur un coin du socle il me fait lire la signature: Sarrasine 1758. (Voir Sarrasine.)

—Antique ou non, c’est un chef-d’œuvre, repris-je quand j’eus fini de contempler sous tous les aspects cette délicieuse création; mais ce chef-d’œuvre et la hideuse caricature que tu m’as mené voir tout à l’heure, comment cela nous conduit-il en Sicile?