—Moi, j’eusse d’abord commencé par demander ce que c’est que Sarrasine.
—Inutile, répondis-je; on m’avait déjà parlé de cette statue: elle m’était sortie de la mémoire, parce qu’à l’époque où j’étais venu pour la visiter, le musée Albani était fermé, comme disent les affiches de théâtre, pour cause de réparation. Sarrasine, on me l’a aussi expliqué, était un élève de Bouchardon, comme nous, pensionnaire du roi de Rome, où il mourut dans les six premiers mois qui suivirent son arrivée.
—Mais par qui, comment mourut-il?
—Probablement de maladie, repartis-je, sans me douter que je faisais là une sorte de réponse prophétique à l’adresse de celui auquel je parlais.
—Point du tout, répliqua Desroziers, les artistes n’ont pas une manière si bête de mourir, et il me donna les détails suivants: «Garçon de génie, mais homme de passions ardentes, Sarrasine, presque aussitôt après son arrivée à Rome, était tombé amoureux fou de la première cantatrice du théâtre d’Argentina, nommée la Zambinella. A l’époque où il s’était pris de cette passion, le pape ne permettait pas qu’à Rome les femmes parussent sur le théâtre; mais, par une opération chirurgicale également très connue et pratiquée en Orient, on tournait la difficulté. La Zambinella était un des plus merveilleux produits de cette industrie. Furieux d’apprendre où il avait fourvoyé son amour, Sarrasine, qui avant cette terrible lumière avait fait d’imagination la statue de sa maîtresse apocryphe, avait été sur le point de la tuer; mais elle était protégée par un haut personnage qui, prenant les devants, avait rafraîchi le sang du farouche sculpteur par deux ou trois coups de stylet sûrement dirigés. La Zambinella n’avait pas approuvé cette violence, mais elle n’en avait pas moins continué de chanter au théâtre d’Argentina et sur tous les théâtres de l’Europe en amassant une fortune princière.
»L’âge arrivé pour elle de quitter la scène, elle était devenue un petit vieillard coquet, timide, mais volontaire et capricieux comme une femme. Donnant toute l’affection dont il était capable à une nièce merveilleusement belle, il l’avait mise à la tête de sa maison: c’était la madame Denis de cet étrange Voltaire, et il la destinait à recueillir son immense héritage. Éprise d’un Français nommé le comte de Lanty, qui passait pour un chimiste très habile, sans que d’ailleurs on sût trop rien de ses antécédents, la belle héritière n’avait qu’à grand’peine obtenu de son oncle la permission d’épouser l’homme qu’elle avait distingué. Mais en donnant de guerre lasse les mains à ce mariage, l’oncle avait stipulé que sa nièce ne se séparerait pas de lui. Pour mieux assurer l’exécution de cet engagement, ne lui constituant pas de dot, il ne s’était point dessaisi de la moindre partie de sa fortune dont, au reste, il faisait jouir son entourage avec une grande générosité. Ennuyé partout, et sans cesse poussé par un invincible besoin de locomotion, le fantasque vieillard, traînant à sa suite le ménage dont, au moins viagèrement, il s’était ménagé le respect et l’affection, avait été successivement s’établir sur les points les plus éloignés du globe.
»En 1829, presque centenaire et tombé dans une sorte d’idiotisme qui néanmoins le laissait encore lucide quand il entendait de la musique, ou avait à traiter une question d’intérêt, avec les Lanty et deux enfants nés de leur mariage, il était venu s’installer dans un splendide hôtel du faubourg Saint-Honoré. Là tout Paris était venu, attiré par la beauté toujours éclatante de madame de Lanty, par les grâces naïves de sa fille Marianina, par la splendeur de fêtes vraiment royales, et par une incroyable senteur d’inconnu qu’exhalait l’atmosphère de ces mystérieux étrangers. Les commentaires surtout étaient infinis à l’endroit de ce petit vieillard qui, à la fois entouré de soins et d’égards et ayant l’air d’être tenu en chartre privée, se glissait parfois comme un spectre au milieu des routs somptueux dont on s’efforçait de le faire absent, et qu’il semblait prendre un malicieux plaisir à effarer de ses apparitions.
»Les coups de fusil de juillet 1830 avaient mis en fuite le fantôme, et en quittant Paris, au grand désespoir des Lanty, il avait voulu obstinément revoir Rome, sa ville natale, où sa présence avait ravivé tous les humiliants souvenirs de son passé. Mais Rome avait été sa dernière étape; il venait d’y mourir, et c’était lui que nous avions vu si ridiculement attifé dans la chambre ardente du palais Braschi, et lui encore que nous avions sous les yeux représenté dans tout l’éclat de sa jeunesse au musée Albani.»
Les détails que venait de me donner Desroziers étaient curieux sans doute, et d’ailleurs impossible de mieux dramatiser un contraste; mais comment cela nous menait-il en Sicile? Là était toujours la question.
—Tu as bien, me dit Desroziers, tout le talent qu’il faut pour faire une copie de cette statue?