—J’aime à le croire, au moins.
—Et moi, j’en suis sûr. Obtiens donc la permission du conservateur, et aussitôt mets-toi à l’œuvre; j’ai marchand pour cette copie.
—Et qui nous l’achètera?
—Parbleu, le comte de Lanty; je donne des leçons d’harmonie à sa fille, et quand j’aurai annoncé dans sa maison qu’il se prépare une belle copie de l’Adonis, on n’aura pas de repos qu’on n’en ait fait l’acquisition.
—Mais ceci n’aura-t-il pas l’air d’un chantage?
—Point du tout: dans le temps, les Lanty eux-mêmes ont fait faire par Vien une copie peinte, faute d’avoir pu acheter le marbre dont le musée Albani n’a voulu se dessaisir à aucun prix. Plusieurs essais de reproduction ont de même été demandés à la sculpture; tous ont échoué. Réussis, et tu seras payé de manière à faire quarante fois le voyage de Sicile, car tu auras contenté une fantaisie qui désespérait d’elle-même, et qui, l’argent donné, se croira encore ton obligée.
Deux jours après, le travail était commencé, et comme il était de mon goût, je le poussai assez chaudement pour qu’au bout de trois semaines, faisant, sous la conduite de Desroziers, invasion dans mon atelier, la famille de Lanty, en grand deuil, pût donner son attention à une esquisse très avancée. M. de Lanty dut me paraître bon connaisseur; il se déclara satisfait de mon œuvre. Favorite de son grand-oncle, et ayant eu dans son testament une mention particulière, Marianina, plus que tous les autres, parut heureuse du succès de ma tentative. Marianina était alors une fille de vingt et un ans; je ne t’en fais pas le portrait puisque tu connais madame de l’Estorade, avec laquelle sa ressemblance est frappante. Déjà musicienne accomplie, cette charmante fille avait pour tous les arts de remarquables dispositions. En venant de temps à autre dans mon atelier pour suivre les progrès de mon travail, qui, du reste, par suite d’un accident, ne fut pas terminé, il lui prit, comme à la princesse Marie d’Orléans, un goût de sculpture, et jusqu’au départ de la famille, qui eut lieu quelques mois avant qu’à mon tour je dusse quitter Rome, mademoiselle de Lanty reçut de moi des leçons.
J’étais à mille lieues de recommencer Saint-Preux ou Abeilard; mais, je dois le dire, c’était avec un rare bonheur que je communiquais ma science. Il y avait dans l’élève tant d’intelligence, tant de promptitude à profiter des moindres indications; Marianina était à la fois d’une humeur si enjouée et d’un jugement si mûr; sa voix, quand elle chantait, allait si profondément à l’âme, et à chaque instant, par les domestiques dont elle était adorée m’arrivait la connaissance de tant d’actions nobles, élevées, charitables, que, sans l’avertissement de son immense fortune qui me tenait à distance, j’aurais pu courir quelque chose de ce danger contre lequel tu entends me prémunir aujourd’hui. D’autre part, Marianina trouvait mon enseignement lumineux. Bientôt accepté dans la maison sur le pied d’une certaine familiarité, je pus m’apercevoir que ma belle élève ne paraissait pas se déplaire à ma conversation. Lorsque, pour elle et pour sa famille, il fut question d’aller de nouveau habiter Paris, tout à coup, découvrant au séjour de Rome des agréments infinis, elle témoigna un vrai regret de le quitter, et je crois, Dieu me le pardonne, qu’au moment où je pris congé d’elle, quelque chose comme une larme vint briller dans ses yeux.
Lors de mon retour à Paris, ma première visite fut pour l’hôtel de Lanty. Marianina était trop bien élevée et d’une nature trop bienveillante pour aller jamais avec personne jusqu’à la désobligeance et jusqu’au dédain; mais tout d’abord je m’aperçus qu’une allure singulièrement froide et contenue s’était substituée à la gracieuse et amicale liberté de ses manières. Ce qui me parut probable, c’est que le goût qu’elle avait pu montrer, je ne dis pas pour ma personne, mais pour ma conversation et pour mon esprit, avait été remarqué par son entourage. On devait lui en avoir fait la leçon, et elle me parut exécuter une sévère consigne, que d’ailleurs les façons rêches et peu accueillantes de monsieur et de madame de Lanty me laissèrent facilement supposer.
Quelques mois plus tard, au Salon de 1837, je crus avoir la confirmation de cet aperçu. J’avais exposé une statue qui fit quelque sensation. Autour de ma Pandore, constamment il y avait foule. Souvent perdu dans cette presse, je venais incognito savourer ma gloire et récolter mon succès comptant. Un vendredi, jour du beau monde, je vois de loin venir la famille de Lanty. La mère donnait le bras à un lion très connu, le comte Maxime de Trailles; Marianina avait pour cavalier son frère; quant à M. de Lanty qui, à son ordinaire, me parut assez soucieux, il était l’homme de la chanson de Marlborough, tu sais, celui qui ne porte rien. Par une habile manœuvre, pendant que mes gens travaillaient à percer la foule, je me glisse derrière eux de manière à pouvoir recueillir leur impression sans être aperçu. Nil admirari, ne trouver rien de beau, est l’instinct naturel de tout homme à la mode; aussi, après un examen très sommaire de mon œuvre, M. de Trailles commença-t-il à lui trouver les défauts les plus choquants; l’arrêt d’ailleurs fut rendu à voix haute et intelligible, de telle sorte que rien de son dispositif ne devait être perdu pour personne, dans l’étendue d’un certain rayon. Sentant d’autre manière, Marianina écouta le profond discoureur avec quelques haussements d’épaules; puis quand il eut fini: