—Le tour est galant, répliqua M. de Lanty, mais Marianina n’est plus ici, elle est dans un couvent, pour jamais à l’abri de vos entreprises et des entraînements de sa ridicule passion. Si c’est cela que vous êtes venu savoir, vous voilà renseigné. Maintenant brisons là, car je ne vous cache pas que ma patience, ma modération ont un terme si votre impudence n’en a pas.

—Monsieur! m’écriai-je avec émotion. Mais en voyant madame de Lanty faire le geste de me supplier à genoux, je pensai que peut-être l’avenir de Marianina était intéressé à l’attitude que je prendrais. M. de Lanty était d’ailleurs grêle, chétif; il approchait de la soixantaine et paraissait très consciencieusement convaincu de son outrage imaginaire: je ne relevai donc pas sa dure parole et me retirai sans autre incident. J’avais espéré que le vieux domestique par lequel j’avais eu comme un avant-goût de cette scène pourrait, à ma sortie, se trouver sur mon passage et me donner quelques explications; mais je ne le vis pas et restai livré sans lumière aucune à l’infini de mes suppositions.

Le lendemain matin, j’étais levé à peine, quand on vint m’annoncer M. l’abbé Fontanon (voir Une double famille). J’ordonne qu’on l’introduise, et bientôt je me trouve en présence d’un grand vieillard au teint bilieux, à la mine sombre et sévère, qui, ayant sans doute la conscience de son mauvais aspect, tâche de le racheter par tout le raffinement de la plus exquise politesse et par une apparence de doucereuse mais glaciale obséquiosité. Une fois qu’il eut pris place:

—Monsieur, me dit-il, madame la comtesse de Lanty m’a fait l’honneur de me donner la direction de sa conscience. J’ai su par elle une scène qui s’est passée hier entre vous et son mari. La prudence ne lui permettant pas de vous donner elle-même quelques explications auxquelles vous avez un droit incontestable, je me suis chargé de vous les transmettre, et c’est dans cet intérêt que vous me voyez ici.

—Je vous écoute, monsieur, me contentai-je de répondre.

—Il y a quelques semaines, reprit l’abbé, M. de Lanty fit l’acquisition d’une terre dans les environs de Paris, et, profitant des premiers beaux jours du printemps, il alla aussitôt s’y installer avec toute sa famille. M. de Lanty dort peu; et une nuit qu’il était éveillé sans avoir chez lui de lumière, il crut entendre un bruit de pas sous sa fenêtre, qu’il ouvrit aussitôt, en interpellant d’un: Qui va là? bien accentué, le visiteur nocturne, dont il croyait s’être avisé. Il ne s’était pas trompé; il y avait quelqu’un, quelqu’un qui ne répondit pas, et qui prit aussitôt la fuite, sans que deux coups de pistolet que lâcha aussitôt M. de Lanty produisissent aucun effet. D’abord on crut à une tentative de vol; mais cette version était peu probable; le château n’était pas meublé, les nouveaux propriétaires étaient venus y camper pour très peu de temps; les voleurs, qui d’ordinaire prennent langue, ne devaient donc pas s’attendre à y trouver beaucoup d’objets de valeur. D’ailleurs, un autre renseignement vint donner aux soupçons de M. de Lanty une direction tout autre. Il apprit que deux jours après son arrivée, un beau monsieur était venu prendre une chambre dans un cabaret du village avoisinant le château; que ce monsieur paraissait se cacher, et que plusieurs fois il était sorti la nuit; dès lors il ne s’agissait plus d’un voleur, mais bien d’un amoureux.

—Je ne sache pas, monsieur l’abbé, dis-je, en interrompant, de romancier qui conte mieux que vous.

J’espérais, par cette assimilation peu édifiante, décider le conteur à précipiter son allure, car tu comprends mon impatience d’arriver au fait.

—Il s’agit malheureusement, reprit l’abbé, d’une réalité sérieuse. Vous allez en juger. M. de Lanty depuis longtemps observait sa fille, chez laquelle des passions ardentes lui paraissaient prochainement devoir faire explosion. Vous-même, monsieur, d’abord à Rome, lui aviez donné quelques inquiétudes...

—Bien gratuites, monsieur l’abbé, interrompis-je.