—Oui, je sais que dans vos rapports avec mademoiselle de Lanty vous n’avez pas cessé d’être parfaitement convenable. D’ailleurs, le départ de Rome coupa court à cette première sollicitude; mais à Paris une autre personne parut vivement occuper notre jeune tête, et, d’un instant à l’autre, M. de Lanty se proposait d’avoir avec elle, à ce sujet, une explication. Or l’homme dont elle semblait éprise est un personnage audacieux, entreprenant, très capable de tout risquer pour compromettre une héritière. Interrogée sur la question de savoir si, par quelques légèretés, elle avait encouragé, ou du moins fait naître l’idée de l’insolente démarche dont on recherchait l’auteur, mademoiselle de Lanty eut une attitude à éloigner tous les soupçons.

—Je l’aurais juré! m’écriai-je.

—Attendez, reprit l’abbé. Une femme de chambre fut alors accusée, et aussitôt elle reçut ordre de quitter la maison. Le père de cette fille est un homme violent, et en rentrant chez lui, chargée de cette honte, elle devait s’attendre au traitement le plus rigoureux. Mademoiselle de Lanty, il faut lui rendre cette justice, eut un mouvement chrétien; elle ne voulut pas qu’une innocente payât pour elle: allant se jeter aux pieds de son père, elle lui avoua que la visite nocturne était réellement à son adresse, et sans l’avoir positivement autorisée, jusqu’à un certain point, elle ne s’en étonnait pas. Le nom de l’audacieux, aussitôt M. de Lanty le prononça, mais la coupable ne voulut pas convenir que son père fût dans la vérité, et en même temps elle refusa de substituer un autre nom à celui qu’elle désavouait. La journée passée dans cette lutte, M. de Lanty espéra la finir en chargeant sa femme de le remplacer là où il avait échoué. Il pensait avec raison que de mère à fille il y aurait plus d’expansion et de franchise. En effet, seule à seule avec madame de Lanty, Marianina finit par avouer que les soupçons de son père avaient porté juste; mais en même temps elle donna de sa réticence obstinée un motif qui ne laissait pas de mériter grande considération. L’homme dont elle avait encouragé les entreprises a eu dans sa vie plusieurs duels heureux. Il est posé par sa naissance sur un pied de parfaite égalité avec MM. de Lanty, vit dans le même monde, a, par conséquent, la chance continuelle de se rencontrer avec eux. De grands malheurs dès lors n’étaient-ils pas à craindre; le moyen que le père ou le fils supportassent sa présence sans lui demander compte d’une conduite si insultante à l’honneur de leur maison? Que faire alors? C’est à la jeune imprudente que vint cette idée: jeter à M. de Lanty un nom qui, en lui laissant toute sa colère, ne lui fît pas une nécessité de la vengeance.

—J’entends, interrompis-je, le nom d’un homme qui ne fût pas , un personnage sans conséquence; un artiste, par exemple, un sculpteur ou autre faquin de cette espèce.

—Je crois, monsieur, reprit l’abbé, que vous prêtez à mademoiselle de Lanty un sentiment qui lui est bien étranger. Elle n’a, à mon avis, que trop d’entraînement vers les arts, et c’est peut-être ce qui a amené chez elle ce fatal bouillonnement de l’imagination. Ce qui la décida à se réfugier dans votre nom contre les désastres qu’elle entrevoyait, ce fut le souvenir des doutes que précédemment M. de Lanty avait eus à votre sujet; vous étiez pour elle un complice plus vraisemblable, je crois pouvoir assurer qu’elle ne vit rien au-delà.

—Mais enfin, monsieur l’abbé, ce portefeuille, ces lettres qui, dans la scène d’hier, ont joué un rôle si étrange?

—Tout cela est encore une invention de Marianina; et quoique dans la circonstance, les singulières ressources de son esprit aient été tournées à bien, c’est surtout par ce côté, si elle était restée dans le monde, que son avenir m’eût paru effrayant. Une fois convenu avec madame de Lanty que vous seriez donné pour le promeneur nocturne, il fallait entourer cet aveu des conditions les plus favorables pour en assurer le succès. Au lieu de le parler, cette terrible fille imagina de le mettre en action. Elle passa la nuit à écrire les lettres qui vous ont été montrées. Des papiers différents, l’écriture diversifiée avec soin, jusqu’à l’encre dont elle eut soin de modifier les teintes, rien ne fut oublié par elle. Ces lettres écrites, elles furent placées dans ce portefeuille que M. de Lanty ne lui connaissait pas; puis, après avoir fait flairer le tout à un chien de chasse que sa rare intelligence a investi du privilége de paraître dans les appartements, elle alla jeter ce singulier dépôt dans un des massifs du parc, et revint d’elle-même s’offrir aux impatientes investigations de son père. Pendant qu’entre eux recommençait un vif débat, paraît le chien rapportant à sa jeune maîtresse le portefeuille; en voyant un émoi admirablement bien joué, M. de Lanty s’empare de l’objet suspect, et tout alors lui paraît clair dans le sens de l’illusion qu’on a pris soin de lui ménager.

—Tous ces détails, demandai-je d’un air de très médiocre crédulité, vous ont été contés par madame de Lanty?

—Confiés, monsieur, et vous en avez vous-même hier éprouvé la vérité. Par votre résistance à en accepter la donnée, vous pouvez tout compromettre, et c’est pour cela que madame de Lanty est intervenue. Je suis chargé par elle de vous remercier de votre connivence, au moins passive, dans ce pieux mensonge; elle n’a pas cru pouvoir mieux vous témoigner sa profonde gratitude qu’en vous faisant connaître tout le secret et en le remettant à votre discrétion.

—Et mademoiselle Marianina? demandai-je.