M. Dorlange arriva chez moi de bonne heure; j’étais seule: M. de l’Estorade dînait chez le ministre de l’intérieur, et les enfants, qui dans la journée avaient fait une grande promenade, avaient eux-mêmes demandé à devancer l’heure habituelle de leur coucher. Le tête-à-tête interrompu par madame de la Bastie se trouvait donc tout naturellement renoué, et j’allais demander à M. Dorlange la continuation de l’histoire dont il ne m’a encore dit que les derniers mots, quand survint notre vieux Lucas m’apportant une lettre. Elle était de mon Armand; il me faisait savoir que depuis le matin il était très souffrant à l’infirmerie.

—Faites atteler, dis-je à Lucas, avec l’émoi que vous supposez.

—Mais, madame, me répond Lucas, monsieur a demandé la voiture pour huit heures et demie, et Tony est déjà parti.

—Alors ayez-moi une citadine.

—Je ne sais pas si j’en trouverai, me dit notre vieux serviteur, qui est l’homme aux difficultés; depuis un moment il tombe de l’eau.

Sans tenir aucun compte de cette remarque et sans plus penser à M. Dorlange, que je laisse assez empêché de se retirer avant d’avoir pris congé, je passe dans ma chambre à coucher pour mettre mon châle et mon chapeau. Ma toilette lestement faite, je reviens au salon, où je retrouve mon visiteur.

—Vous m’excuserez, monsieur, lui dis-je alors, de vous quitter si brusquement: je cours au collége Henri IV. Jamais je ne saurais passer une nuit dans l’anxiété où vient de me jeter une lettre de mon fils, m’annonçant que depuis ce matin il est à l’infirmerie.

—Mais, me répond M. Dorlange, vous ne vous rendez pas seule, en voiture de louage, dans un quartier perdu?

—Lucas m’accompagnera.

A ce moment rentre Lucas. Sa prédiction s’était réalisée; pas une voiture sur les places, il pleuvait à torrents. Le temps s’écoulait; déjà il était presque une heure indue pour se présenter au collége, où, après neuf heures, tout le monde est couché.