—Il faut prendre un parti, dis-je à Lucas; allez mettre des chaussures un peu fortes, et vous m’accompagnerez avec un parapluie.

Aussitôt je vis la figure de Lucas s’allonger; il n’est plus jeune, aime ses aises, et tous les hivers se plaint d’un rhumatisme. A plusieurs objections dont il s’avise coup sur coup, qu’il est bien tard, que nous allons révolutionner le collége, que je m’expose à prendre un rhume, que M. Armand ne doit pas être bien malade puisqu’il a pu écrire lui-même, il est clair que mon plan de campagne n’agrée pas du tout à mon vieux compagnon. M. Dorlange offre alors obligeamment de faire la course à ma place, et de venir me rendre compte; mais ce terme moyen n’arrangeait rien, j’avais besoin de voir moi-même pour être rassurée. L’ayant donc remercié:

—Voyons, Lucas, dis-je avec autorité, allez vous disposer, et revenez vite, car une chose est vraie dans toutes vos remarques: il se fait tard.

Mais, se voyant ainsi acculé, Lucas lève résolûment l’étendard de la révolte:—Il n’est pas possible, dit-il, que madame sorte à pied par un temps pareil, et je n’ai pas envie que monsieur me fasse une scène pour m’être prêté à une si singulière idée.

—Ainsi vous ne jugez pas à propos de m’obéir?

—Madame sait bien que pour quelque chose d’utile et de raisonnable je serais à ses ordres, fallût-il passer au milieu du feu!

—Sans doute, la chaleur est recommandée pour les rhumatismes, mais la pluie leur est contraire. Me tournant alors vers M. Dorlange, sans écouter la réponse du vieux réfractaire:—Puisque, lui dis-je, vous vous offriez à entreprendre seul ce voyage, j’ose espérer que vous voudrez bien ne pas me refuser votre bras.

—Je suis comme Lucas, répondit-il, je ne trouve pas cette promenade absolument indispensable; mais moi je n’ai pas peur d’être grondé par M. de l’Estorade, j’aurai donc l’honneur de vous accompagner.

Nous sortons; et tout en descendant l’escalier, je pensais, à part moi, que la vie est pleine d’occurrences singulières. Voilà un homme dont je ne suis pas sûre, qui, deux mois avant, manœuvrait autour de moi avec tout l’air d’un forban, et auquel je suis amenée à me livrer en toute confiance et dans des conditions qu’oserait à peine rêver l’amant le plus favorisé. La vérité est qu’il faisait un temps effroyable; nous n’avions pas marché cinquante pas que, malgré le vaste parapluie de Lucas, tenu par M. Dorlange de manière à m’abriter à ses dépens, nous étions inondés. Ici nouvelle quoique heureuse complication. Une voiture vient à passer; M. Dorlange interpelle le cocher, elle était vide. Dire à mon cavalier que je n’entendais pas permettre qu’il y montât avec moi était presque impossible. Outre que cette défiance eût été du dernier désobligeant, n’était-ce pas moi-même beaucoup me descendre que de la témoigner! Voyez pourtant, chère madame, comme il y a des pentes glissantes, et comme on peut dire que, depuis Énée et Didon, les averses ont toujours fait les affaires des amoureux! En voiture, on cause mal; le bruit des roues et des glaces fait qu’on est obligé d’élever la voix. D’ailleurs M. Dorlange me savait sous le coup d’une vive préoccupation; il eut donc le bon goût de ne pas prétendre à une conversation réglée, et de rompre seulement de temps à autre, par quelques phrases, un silence que la situation ne comportait pas non plus trop absolu.

Arrivés au collége, M. Dorlange, après être descendu pour me donner la main, comprend de lui-même qu’il ne doit pas entrer avec moi, et il remonte dans la voiture pour m’attendre. M. Armand m’avait fait la grâce d’une sorte de mystification. Sa grande indisposition se réduisait à un mal de tête qui, depuis le moment où il m’avait écrit, s’était même dissipé. Pour ordonner quelque chose, le médecin, qui l’avait vu dans la journée, avait prescrit une infusion de tilleul en lui disant que le lendemain il serait en état de retourner à ses études. J’avais pris une massue pour tuer une puce, et commis une manière d’énormité pour venir, à l’heure où tout le personnel bien portant était au lit depuis longtemps, voir monsieur mon fils encore debout, et faisant gravement, avec un des infirmiers, une partie d’échecs.