Au sortir de ma belle expédition, la pluie avait entièrement cessé, et un beau clair de lune argentait le pavé des rues lavées à grande eau et ne conservant plus trace de boue. J’avais eu le cœur si serré, que j’éprouvais le besoin de respirer le grand air. J’engageai donc M. Dorlange à renvoyer la voiture, et nous revînmes à pied. C’était lui faire la partie belle: du Panthéon à la rue de Varennes on a le temps de se dire bien des choses; mais M. Dorlange parut si peu disposé à abuser de la situation, que, prenant son texte de la frasque de M. Armand, il entama une dissertation sur le danger de gâter les enfants. Ce sujet ne m’est point agréable; il aurait dû s’en apercevoir à la façon un peu rêche dont je me prêtais à la conversation. Voyons, pensai-je, il faut pourtant en finir avec cette histoire toujours interrompue et qui ressemble à la fameuse histoire du chevrier de Sancho, laquelle avait pour spécialité de ne pouvoir être contée. Coupant donc court aux théories d’éducation:
—La confidence que vous aviez commencé de me faire, dis-je à mon grave interlocuteur, le moment, il me semble, ne serait pas mal choisi pour la reprendre. Ici nous sommes sûrs que personne ne viendra se jeter à la traverse.
—J’ai peur, me répondit M. Dorlange, d’être mauvais conteur; l’autre jour, j’ai dépensé toute ma verve à faire à Marie-Gaston le même récit.
—Mais cela, remarquai-je en riant, est contre votre théorie du secret, où un tiers seulement est de trop.
—Oh! Marie-Gaston et moi ne comptons que pour un; d’ailleurs il fallait bien répondre aux bizarres idées qu’il s’était faites à votre sujet et au mien.
—Comment! à mon sujet?
—Oui, il prétendait qu’à trop regarder le soleil, on reste ébloui de ses rayons.
—Ce qui veut dire, en parlant d’une manière moins métaphorique.
—Qu’attendu les étrangetés dont a été entouré pour moi l’honneur de votre connaissance, je pourrais bien être exposé à ne pas garder auprès de vous, madame, toute ma raison et tout mon sang-froid.
—Et votre histoire répond à cette visée de M. Marie-Gaston?