—Vous allez en juger, repartit M. Dorlange.

Alors, sans plus de préambule, il me fit un assez long récit que je ne vous transmets pas, chère madame, parce que, d’une part, il me paraît tout à fait indifférent à vos fonctions directoriales, et que, d’une autre, il implique un secret de famille qui engage ma discrétion beaucoup plus sérieusement que je ne l’avais d’abord supposé. En somme, ce qui résulte de cette histoire, c’est que M. Dorlange est amoureux de la femme qui avait posé dans son imagination pour la sainte Ursule; mais comme il faut ajouter que cette femme a bien l’air d’être à tout jamais perdue pour lui, il ne me sembla pas du tout impossible qu’à la longue il ne vînt à me transporter le sentiment qu’il paraît lui garder encore aujourd’hui. Aussi, quand après avoir fini son récit, il me demanda si je ne trouvais pas qu’il fût une réponse bien victorieuse aux appréhensions ridicules de notre ami:

—La modestie, lui répondis-je, me fait un devoir de partager votre sécurité; cependant on prétend qu’à l’armée beaucoup de projectiles tuent les gens par ricochet.

—Ainsi, vous me croyez coupable de l’impertinence que Marie-Gaston me fait l’honneur de redouter pour moi?

—Je ne sais pas si vous seriez un impertinent, repartis-je avec une pointe de sécheresse; mais pour peu que cette fantaisie vous tînt fort au cœur, je vous trouverais, je vous l’avoue, un homme fort à plaindre. La riposte fut vive:

—Eh bien! madame, me répondit M. Dorlange, ne me plaignez pas: selon moi, un premier amour est une vaccine qui dispense d’en gagner un second.

La conversation en resta là; le récit avait pris du temps et nous étions arrivés à ma porte. Je dus engager M. Dorlange à monter, politesse qu’il accepta en remarquant que M. de l’Estorade serait sans doute rentré et qu’il pourrait prendre congé de lui. Mon mari était en effet de retour. Je ne sais si, prenant les devants contre les reproches que j’étais en droit de lui adresser, Lucas s’était étudié à envenimer ma démarche, ou si, pour la première fois de sa vie, en présence de mon escapade maternelle, éprouvant un mouvement de jalousie, M. de l’Estorade se trouva d’autant moins maître de le cacher, que ce sentiment lui était moins familier. Toujours est-il qu’il nous fit la réception la plus verte, me disant qu’il était inouï qu’on eût l’idée de sortir à une pareille heure, par un pareil temps, pour aller prendre des nouvelles d’un malade, qui, annonçant lui-même sa maladie, montrait par là même que son indisposition n’avait pas la moindre gravité. Après l’avoir laissé pendant quelque temps être parfaitement inconvenant, trouvant qu’il était temps de couper court à cette scène:

—Enfin, lui dis-je d’un ton péremptoire, je voulais dormir cette nuit; je suis donc allée au collége par une pluie battante; m’en voilà revenue par un magnifique clair de lune et je vous prie de remarquer qu’après avoir bien voulu prendre la peine de m’accompagner, monsieur, qui nous quitte demain, a pris celle de remonter jusqu’ici afin de vous faire ses adieux.

J’ai habituellement trop d’empire sur M. de l’Estorade pour que ce rappel à l’ordre ne fît pas son effet; mais décidément je vis qu’il y avait dans son fait du mari mécontent, car ayant voulu faire de M. Dorlange une diversion, bientôt je m’aperçus que j’en avais fait une proie pour la mauvaise humeur de mon ogre de mari qui se tourna tout entière de son côté. Après lui avoir dit que chez le ministre où il venait de dîner il avait été fort question de sa candidature, M. de l’Estorade commença par lui distiller avec amour toutes les raisons qu’il avait de craindre pour lui un éclatant échec; que le collége d’Arcis-sur-Aube était un de ceux où le ministère était le plus sûr de son fait; qu’on avait envoyé là un homme d’une habileté rare, qui déjà, depuis plusieurs jours, travaillait l’élection et avait fait passer au gouvernement les nouvelles les plus triomphantes. Mais ce n’était là que des généralités auxquelles d’ailleurs M. Dorlange répondit avec une grande modestie et avec toute l’apparence d’un homme ayant d’avance pris son parti des fortunes diverses auxquelles pouvait être exposée son élection. M. de l’Estorade lui gardait un dernier trait qui, dans la situation donnée, devenait d’un effet merveilleux, puisque, du même coup, il atteignait le candidat et le galant, en supposant que galant il y eût.

—Écoutez, mon cher monsieur, dit M. de l’Estorade à sa victime, quand on court la carrière électorale, il faut se représenter qu’on met tout en jeu: sa vie publique comme sa vie privée. Dans votre présent, dans votre passé, les adversaires fouillent d’une main impitoyable, et malheur ma foi! à qui se présente avec le moindre côté véreux! Eh bien! je ne dois pas vous le cacher: ce soir chez le ministre, il a été fort question d’un petit scandale qui, très véniel dans la vie d’un artiste, prend tout à coup dans celle d’un mandataire du pays une proportion beaucoup plus grave. Vous me comprenez: je veux parler de cette belle Italienne installée dans votre maison; prenez-y garde, il pourrait bien vous être demandé compte par quelque électeur puritain de la moralité plus ou moins problématique de sa présence chez vous.