En rentrant de chez les l’Estorade, auxquels j’étais allé faire mes adieux, je trouve, cher ami, la lettre par laquelle tu m’annonces ta très prochaine arrivée.

Je t’attendrai toute la journée de demain, mais le soir, sans plus de remise, je me mets en route pour Arcis-sur-Aube, où d’ici à une huitaine se sera fait le dénoûment de mon imbroglio politique.

Quels tenants et aboutissants je puis avoir dans cette cité champenoise que j’aspire, à ce qu’il paraît, à représenter; sur quel concours et sur quel appui je dois compter; en un mot, qui s’est occupé de faire mon lit électoral? tout cela, je l’ignore aussi parfaitement que l’an passé, à l’époque où, pour la première fois, je reçus la nouvelle de ma vocation parlementaire. Il y a quelques jours seulement, j’ai reçu, timbrée de Paris, cette fois, et non plus de Stockholm, une communication émanant de la chancellerie paternelle. A voir la teneur de ce document, je ne serais pas étonné quand les éminentes fonctions remplies dans une cour du Nord par le mystérieux auteur de mes jours seraient tout simplement celles de caporal prussien; car il est impossible de faire passer des instructions sur un ton plus impératif, plus péremptoire, et en s’ingéniant aussi désespérément des plus minutieux détails.

La note porte pour titre, en vedette:

CE QUE DOIT FAIRE MONSIEUR MON FILS.

Au reçu de la présente, je dois mettre en route la sainte-Ursule, présider moi-même à l’emballage et à la mise en caisse, et ensuite adresser par le roulage accéléré, à la mère Marie-des-Anges, supérieure de la communauté des dames Ursulines d’Arcis-sur-Aube (Aube). Tu comprends: en effet, sans cette indication supplémentaire, on pourrait croire qu’Arcis-sur-Aube est situé dans le département de la Gironde ou dans le département du Finistère. Je dois ensuite faire un marché avec le commissionnaire expéditeur, pour que le colis (ma sainte Ursule devient un colis) soit déchargé expressément à la porte de la chapelle du couvent. Puis, ordre m’est intimé de suivre à très peu de jours de distance, de manière à être rendu pour le plus tard, le 2 mai, audit Arcis-sur-Aube. Tu vois: la chose se traite militairement, si bien qu’au lieu de demander un passe-port, j’eus un moment l’idée de passer au bureau de l’intendance militaire, afin de me faire délivrer une feuille de route, et de voyager par étapes à trois sous par lieue.

L’hôtel où je dois descendre est prévu et indiqué. Je suis attendu à l’Hôtel de la Poste; ainsi, j’aurais eu plus de goût pour les Trois Maures ou le Lion d’argent qui doivent se trouver à Arcis comme ailleurs, impossible de me passer cette fantaisie. Enfin, j’ai commandement, la veille de mon départ, de faire annoncer dans les journaux dont je dispose, que je me présente comme candidat dans l’arrondissement électoral d’Arcis-sur-Aube (Aube), mais en évitant de faire une profession de foi qui serait à la fois inutile et prématurée. Reste une injonction qui, tout en m’humiliant un peu, ne laisse pas de me donner quelque foi dans tout ce qui m’arrive. Le matin même de mon départ, je passerai chez les frères Mongenod et j’y retirerai une nouvelle somme de deux cent cinquante mille francs, qui doit y être déposée à mon nom: mettre le plus grand soin, ajoutent mes instructions, en transportant cet argent de Paris à Arcis-sur-Aube, à ce qu’il ne soit ni perdu ni volé.

Que penses-tu, cher ami, de ce dernier article? Cette somme doit être déposée: elle pourrait donc ne pas l’être, et si elle n’y était pas? Et puis qu’en ferai-je à Arcis? Je vais donc aborder mon élection à la façon anglaise, c’est pour cela sans doute qu’une profession de foi serait inutile et prématurée. Quant à la recommandation de ne perdre, ni de ne me laisser voler la somme dont je serai porteur, ne trouves-tu pas qu’elle me rajeunit d’une façon bien extraordinaire? Depuis que je l’ai vue écrite, il me prend comme des envies de téter mon pouce et de me commander un bourrelet; mais, monsieur mon père a beau, par toutes ses façons singulières, me mettre l’esprit à la torture, n’était le respect que je lui dois, je m’écrierais, comme Bazile, en parlant du comte Almaviva: «Ce diable d’homme a toujours les poches pleines d’arguments irrésistibles.» Je me laisse donc aller, les yeux fermés, au courant qui m’entraîne et, nonobstant la nouvelle de ta venue prochaine, demain matin, après être passé chez les frères Mongenod, je me mets vaillamment en route, me représentant la stupéfaction des gens d’Arcis, quand ils vont me voir tout à coup tomber au milieu d’eux à peu près comme ces diablotins qu’un ressort fait jaillir d’une boîte à surprise.

A Paris, j’ai déjà produit mon effet: le National, hier matin, annonçait ma candidature dans des termes les plus ardents, et il paraît que ce soir, chez le ministre de l’intérieur, où dînait M. de l’Estorade, j’aurais été fort longuement tenu sur le tapis. Il faut se hâter d’ajouter, toujours selon M. de l’Estorade, que l’impression générale aurait été la certitude de mon insuccès. Tout au plus, dans l’arrondissement d’Arcis, le ministère aurait pu craindre une nomination centre-gauche; quant au parti démocratique que je prétends représenter, on ne peut pas même dire que là il existe; mais au candidat centre-gauche il a été mis bon ordre par l’envoi d’un courtier de l’espèce la plus alerte et la plus déliée, et au moment où je lance mon nom en ballon perdu, l’élection dans le sens conservateur serait déjà assurée. Au nombre des éléments de ma défaite inévitable, M. de l’Estorade a daigné mentionner un détail relativement auquel, cher ami, je m’étonne bien que tu ne m’aies pas adressé un peu de morale; car c’était une des plus agréables calomnies mises en circulation dans le salon Montcornet par le très honoré et très honorable M. Bixiou. Il s’agit d’une superbe Italienne que j’aurais ramenée d’Italie, et avec laquelle je vivrais dans la situation du monde la moins canonique. Voyons, qui t’a empêché de me demander les explications que semblait comporter la matière? As-tu trouvé le cas tellement honteux que tu aies craint d’offenser ma pudeur, en m’en disant seulement un mot? ou bien as-tu dans ma moralité une confiance assez entière pour n’avoir pas même besoin d’être édifié à cet endroit? Je n’ai pas eu le loisir d’entrer avec M. de l’Estorade dans les explications qui eussent été nécessaires, et je n’ai de même pas le temps de te les offrir ici spontanément. Si donc je te parle de ce petit incident, c’est pour arriver à une remarque que je crois avoir faite, et dont je te charge de vérifier le bien jugé une fois que tu seras ici. J’ai comme une idée qu’il ne serait pas agréable à M. de l’Estorade de me voir réussir dans ma campagne électorale. Jamais il n’avait donné grande approbation à mes projets de ce sens, et toujours par des considérations, toutes prises, il est vrai, du point de vue de mon intérêt, il s’était efforcé de m’en détourner. Mais aujourd’hui que l’idée a gagné de la consistance et qu’il va jusqu’à en être parlé dans les salons ministériels, notre gentilhomme tourne à l’aigre, et en même temps qu’il se fait une maligne joie d’augurer pour moi un échec, le voilà m’accostant avec une charmante petite infamie, sous laquelle il entend m’enterrer d’amitié.

Pourquoi cela? Je vais te le dire: c’est que, tout en étant mon obligé, le cher homme, de par la hauteur de sa position sociale, se sentait sur moi une supériorité dont mon entrée à la Chambre le déposséderait aussitôt, et, cette supériorité, il ne lui est pas agréable d’y renoncer. Après tout, qu’est-ce qu’un artiste, fût-il homme de génie, auprès d’un pair de France, d’un personnage qui met la main à la direction de la grande chose politique et sociale, d’un homme qui approche le roi et les ministres, et qui aurait le droit, si, par impossible, une telle audace pouvait lui prendre, de déposer une boule noire contre le budget? Eh bien! cet homme, ce privilégié, comprend-on que je veuille l’être à mon tour et avec plus d’importance et d’autorité dans cette insolente Chambre élective? Cela n’est-il pas criant de fatuité et d’outrecuidance? et dès lors voilà M. le comte furieux.