—D’abord ce n’était pas un compliment à faire, et dans tous les cas, le moment était mal choisi avec un homme auquel mon émoi maternel venait d’imposer une atroce corvée.
—Je n’aime pas les officieux, répliqua M. de l’Estorade en haussant beaucoup plus le ton qu’il ne le fait d’ordinaire avec moi. Après tout, si ce monsieur ne s’était pas trouvé là pour vous offrir son bras, vous n’eussiez pas fait cette inconvenante promenade.
—Vous vous trompez, et je l’eusse faite d’une façon plus inconvenante encore, car j’eusse été seule au collége, vos gens étant ici les maîtres et ayant refusé de m’accompagner.
—Mais enfin, vous admettez bien que si quelqu’un vous eût rencontrée à neuf heures et demie du soir, dans le quartier du Panthéon, bras dessus, bras dessous, avec M. Dorlange, la chose eût au moins paru singulière.
Ayant l’air de découvrir ce que je savais depuis une heure:—Mon Dieu, monsieur, m’écriai-je, après quinze ans de mariage me feriez-vous pour la première fois l’honneur d’être jaloux? Alors je m’explique que, malgré votre respect pour les convenances, vous ayez profité de ma présence pour entreprendre M. Dorlange sur le sujet assez peu convenable de cette femme que l’on croit sa maîtresse; c’était de la bonne perfidie bien noire, et vous jouiez à le ruiner dans mon esprit.
Ainsi percé à jour, mon pauvre mari battit la campagne et n’eut enfin d’autre ressource que celle de sonner Lucas, auquel il fit une rude semonce; cela mit fin à l’explication. Toutefois, quoique ayant remporté cette facile victoire, les grands petits événements de cette soirée ne me laissent pas moins sous une détestable impression. Je revenais contente, je croyais savoir enfin à quoi m’en tenir avec M. Dorlange. Pour être franche, je ne dois pas vous cacher qu’au moment où il me jeta son fameux: Ne me plaignez pas, comme les femmes sont toujours un peu femmes, j’avais senti comme un petit froissement à mon amour-propre; mais, tout en montant l’escalier, je m’étais dit que la manière vive et accentuée dont était partie cette parole devait lui prêter grande créance. C’était bien la naïve et franche explosion d’un sentiment vrai; ce sentiment ne s’adressait pas à moi, il se portait énergiquement ailleurs. Je devais donc être pleinement rassurée.
Mais que pensez-vous de cette habileté conjugale qui, en voulant compromettre auprès de moi un homme dont je ne m’étais que trop occupée, lui fournit l’occasion de paraître dans un plus beau jour, et de s’y donner un nouveau relief? Car, il n’y avait pas à s’y méprendre, l’espèce d’émotion avec laquelle M. Dorlange a repoussé l’insinuation dont il se voyait l’objet, était le cri d’une conscience qui vit en paix avec elle-même, et qui sent le moyen de confondre la calomnie. Alors, chère madame, je vous le demande, quel est donc cet homme dont on ne peut trouver le côté vulnérable, et qu’en deux ou trois circonstances nous avons vu héroïque, et cela presque sans qu’il ait l’air de s’en apercevoir, comme s’il n’habitait jamais que les hauteurs, et que la grandeur fût son élément? Comment, en dépit de toutes les apparences contraires, cette Italienne ne lui serait rien? Ainsi, au milieu de nos petites mœurs étiolées, il se trouverait encore des caractères assez forts, pour courir sur le penchant des occasions les plus périlleuses, sans jamais y tomber! Quelle nature que celle qui peut ainsi traverser tous les buissons sans y rien laisser de sa laine! Et de cet homme si exceptionnel, je pensais à faire un ami!
Oh! que je ne m’y jouerai pas! qu’il vienne enfin à s’assurer, ce Dante Alighieri de la sculpture, que sa Béatrice ne lui sera jamais rendue et que, tout à coup, comme déjà il l’a fait une fois, il se retourne de mon côté; mais que deviendrai-je? Est-on jamais assurée contre la puissance de fascination que doivent exercer de pareils hommes? Comme disait M. de Montiveau à la pauvre duchesse de Langeais, non-seulement: il ne faut pas toucher à la hache, mais il faut encore soigneusement s’en tenir à distance, de peur qu’un des rayons de ce fer poli et brillant ne vienne à vous frapper dans les yeux. Heureusement voilà M. de l’Estorade déjà mal disposé pour ce dangereux homme; mais qu’il soit tranquille, M. le comte, j’aurai soin d’entretenir et de cultiver ce germe d’hostilité naissante. Après cela, si M. Dorlange venait à être nommé, lui et mon mari seront dans deux camps opposés, et la passion politique, Dieu merci! a souvent coupé court à des intimités plus anciennes et mieux installées que celle-ci. Mais il est le sauveur de votre fille; mais vous aviez peur d’être aimée, et il ne songe pas à vous; mais c’est un homme distingué par l’esprit et par la hauteur des sentiments, et auquel vous n’avez pas un reproche à adresser? Des raisons que tout cela! chère madame, suffit qu’il me fait peur. Or, quand j’ai peur, je ne discute, ni ne raisonne, je regarde seulement si j’ai encore assez de jambes et d’haleine, et tout naïvement je me mets à fuir jusqu’à ce que je me sente en sûreté.
XII.—DORLANGE A MARIE-GASTON.
Paris, avril 1839.