Parti dans la soirée du 1er mai de Paris que je laissais livré à toutes les joies officielles de la saint Philippe, le lendemain dans l’après-midi, conformément à la prescription paternelle, je faisais mon entrée dans la ville d’Arcis. A la descente du coupé, tu penses bien que mon étonnement ne fut pas médiocre, en apercevant dans la rue, où venait de s’arrêter la diligence, cet insaisissable Jacques Bricheteau que je n’avais pas entrevu depuis notre fatale rencontre de l’île Saint-Louis. Cette fois, au lieu de procéder à la manière du chien de Jean de Nivelle, je le vois venir à moi, le sourire sur les lèvres, et il me tend la main en disant:

—Enfin, cher monsieur, nous sommes à peu près au bout des mystères, et bientôt, je l’espère, vous ne croirez plus avoir à vous plaindre de moi. En même temps, ayant l’air de céder à une pressante sollicitude:

—Vous apportez l’argent? me demande-t-il.

—Oui, répondis-je, ni perdu, ni volé. Et je tire de ma poche un portefeuille contenant les deux cent cinquante mille francs en billets de banque.

—Très bien! dit Jacques Bricheteau. Maintenant nous allons à l’hôtel de la Poste où vous savez sans doute par qui vous êtes attendu?

—Mais non, vraiment, repartis-je.

—Vous n’avez donc pas remarqué la qualification sous laquelle la somme vous est parvenue?

—Au contraire, cette étrangeté m’a tout d’abord frappé, et j’avoue qu’elle a beaucoup fait travailler mon imagination.

—Eh bien! tout à l’heure nous allons complétement déchirer le voile dont nous avions eu soin de vous lever un coin pour que vous n’alliez pas trop brusquement vous heurter contre le grand et heureux événement près de s’accomplir dans votre vie.

—Mon père serait ici? Je fis cette question avec vivacité, mais sans pourtant ressentir le trouble profond dont l’idée d’aller embrasser une mère m’eût probablement pénétré.