—Oui, répondit Jacques Bricheteau, votre père vous attend, mais je dois vous prémunir contre une nuance probable de son accueil. Le marquis a beaucoup souffert; la vie de cour que depuis il a menée, l’a habitué à rendre peu extérieures ses impressions; d’ailleurs, en tout, il a horreur de ce qui peut rappeler l’allure bourgeoise; ne vous étonnez donc pas de la réception froidement digne et aristocratique, qu’il pourrait être disposé à vous faire: c’est un bon homme au fond et que vous apprécierez mieux quand vous le connaîtrez.

Voilà, pensais-je, des préparations tout juste rassurantes, et comme déjà, de moi-même, je ne me sentais pas très ardemment disposé, j’augurai que cette première entrevue allait se passer tout entière au-dessous de zéro.

En entrant dans la pièce où m’attendait le marquis, je vis un homme fort grand, fort maigre et fort chauve, assis à une table, sur laquelle il mettait en ordre des papiers. Au bruit que nous fîmes en ouvrant la porte, il remonta ses lunettes sur son front, appuya ses deux mains sur les bras de son fauteuil, et, le visage tourné vers nous, il attendit.

—M. le comte de Sallenauve! dit Jacques Bricheteau en donnant à cette annonce toute la solennité qu’y eût mise un introducteur des ambassadeurs ou un chambellan. Cependant la présence de l’homme auquel je devais la vie, avait en un moment fondu ma glace, et en m’avançant vers lui d’un mouvement vif et empressé, je me sentais monter des larmes dans les yeux.

Lui ne se leva pas. Sur sa figure, de cette distinction remarquable qu’autrefois on appelait un grand air, ne parut pas la trace de la moindre émotion; il se contenta de me tendre la main, serra mollement la mienne, puis me dit:—Prenez un siége, monsieur, car je n’ai pas encore le droit de vous appeler mon fils.

Quand Jacques Bricheteau et moi fûmes assis:

—Vous n’avez donc, me dit ce singulier père, aucune répugnance à accepter la situation politique dont nous sommes occupés pour vous?

—Au contraire, répondis-je, l’idée m’en avait d’abord étonné, mais je m’y suis rapidement fait, et j’ai exécuté avec soin, pour assurer le succès, toutes les prescriptions qui m’avaient été transmises.

—A merveille, fit le marquis en prenant sur sa table une tabatière d’or qu’il se mit à faire tourner dans ses doigts; puis, après un moment de silence: maintenant, ajouta-t-il, je vous dois quelques explications; notre ami Bricheteau, s’il veut bien l’avoir pour agréable, va vous les donner. Ce qui équivalait à l’ancienne formule royale: Mon chancelier vous dira le reste.

—Pour reprendre les choses à leur origine, dit Jacques Bricheteau, en acceptant la procuration qui venait de lui être passée, je dois d’abord, mon cher monsieur, vous faire savoir que vous n’êtes pas un Sallenauve direct. Revenu de l’émigration, aux alentours de 1808, M. le marquis, ici présent, fit, vers la même époque, la connaissance de votre mère, et, au commencement de 1809, vous deveniez le fruit de cette liaison. Votre naissance, vous le savez déjà, coûta la vie à votre mère, et, comme un malheur n’arrive jamais seul, peu après cette perte cruelle, M. de Sallenauve, compromis dans une conspiration contre le trône impérial, était forcé de s’expatrier. Enfant d’Arcis comme moi, M. le marquis voulait bien m’honorer de quelque amitié, et, au moment de son expatriation nouvelle, il me confia le soin de votre enfance; ce soin, je l’acceptai, je ne dirai pas avec empressement, mais avec la plus vive reconnaissance.