M. de Sallenauve ouvrit les yeux, se secoua, puis s’adressant à moi:—Pardon, monsieur le comte, me dit-il, mais voilà dix nuits que je voyage en poste, sans m’arrêter, afin de me trouver au rendez-vous que je vous avais fait donner ici; quoique j’aie passé dans un lit la nuit dernière, je me sens encore un peu fatigué. Cela dit, il se leva, aspira une forte prise de tabac, et se mit à se promener dans l’appartement pendant que Jacques Bricheteau continuait ainsi:
—Il y a un peu plus d’un an, je reçois enfin une lettre de votre père; il m’expliquait son long silence, les projets qu’il avait sur vous, et la nécessité où, encore pour quelques années peut être, il était de garder avec vous le plus sévère incognito. C’est justement à cette époque que le hasard vous conduit sur mon chemin; alors je vous vois prêt à vous jeter dans les folies pour pénétrer un secret dont l’existence était devenue manifeste pour vous.
—Vous êtes preste à déménager, dis-je en riant à l’ex-habitant du quai de Béthune.
—Je fis mieux que cela: horriblement tourmenté de l’idée qu’au moment précis où M. le marquis en déclarait la continuation nécessaire, vous viendriez à pénétrer malgré moi les ténèbres dont je vous avais si savamment environné...
—Vous partîtes pour Stockholm?
—Non: pour la résidence de votre père, et à Stockholm, je mis à la poste la lettre dont il m’avait chargé pour vous.
—Mais je ne saisis pas bien...
—Rien pourtant n’est plus facile à comprendre, dit le marquis d’un ton capable, ce n’est pas en Suède que je réside, et nous voulions vous dépayser.
—Vous plaît-il de poursuivre à ma place, dit Jacques Bricheteau, ne paraissant pas très disposé à se laisser déposséder de la parole, dont tu as pu remarquer, cher ami, qu’il use avec élégance et facilité.
—Non pas, non pas, continuez, repartit le marquis, vous vous en acquittez à merveille.