—La présence de M. le marquis, dit Jacques Bricheteau en poursuivant, n’aura pas pour résultat, je dois vous en prévenir, de mettre immédiatement un terme à toutes les obscurités dont ses rapports avec vous ont été compliqués jusqu’ici. Pour le soin de son avenir et pour celui du vôtre, il se réserve de vous laisser ignorer quelque temps encore le nom du pays au gouvernement duquel il espère vous voir un jour appelé après lui, aussi bien que quelques autres particularités de sa vie. Si même aujourd’hui il est ici présent, c’est surtout dans le but de n’avoir pas à s’expliquer davantage et de demander un nouveau bail à votre curiosité.

M’étant avisé que votre position de famille équivoque était de nature, dans la vie politique où vous allez entrer, à vous créer, sinon des difficultés, au moins certains déboires, sur l’observation qu’une de mes lettres en faisait à monsieur votre père, il se résolut à hâter le moment d’une reconnaissance officielle et légale que l’extinction de toute sa famille rendait désormais très désirable pour vous; et du pays lointain qu’il habite, il se mit en devoir d’y procéder. Mais la reconnaissance d’un enfant naturel est un acte grave que la loi a entouré de précautions étroites. Il faut un acte authentique passé devant notaire, et, à supposer qu’une procuration spéciale eût pu remplacer le consentement oral du père, M. le marquis pensa bientôt que les légalisations devenues indispensables pour donner à cette procuration toute sa valeur ébruiteraient, non-seulement pour vous, mais pour le pays où il est marié et naturalisé en quelque sorte, ce secret de son individualité, qu’il est tenu à économiser encore pendant quelque temps. Alors, son parti fut pris: trouvant le moyen de s’échapper pour quelques semaines, il arriva en toute diligence, vint me surprendre, et vous donna rendez-vous ici. Mais dans le voyage à la fois long et rapide qu’il entreprenait, il devait craindre que la somme importante destinée à préparer le succès de votre élection ne courût quelque risque; alors il la fit passer par le canal des banquiers, en exigeant qu’elle pût être touchée à jour fixe. Voilà pourquoi, à votre arrivée ici, je vous ai fait une question qui a pu vous surprendre. Maintenant, je vous en adresse une autre, et celle-ci a plus de gravité: Consentez-vous à prendre le nom de M. de Sallenauve et à être reconnu pour son fils?

—Je ne suis pas légiste, répondis-je; mais il me semble que cette reconnaissance, en supposant que je ne dusse pas m’en trouver très honoré, il ne dépendrait pas tout à fait de moi de la décliner.

—Pardonnez-moi, repartit Jacques Bricheteau, vous pourriez être le fils d’un père peu recommandable, avoir par conséquent intérêt à contester sa paternité, et dans le cas particulier où nous nous trouvons, vous pourriez probablement plaider avec avantage contre la faveur que l’on veut vous faire. Je dois d’ailleurs vous le dire; et, en parlant ainsi, je suis sûr d’exprimer les intentions de monsieur votre père, si vous pensiez qu’un homme qui déjà, dans l’intérêt de votre élection, a mis un demi-million dehors, n’est pas un père tout à fait convenable, nous vous laisserions tout à fait libre, et n’insisterions d’aucune façon.

—Parfaitement, parfaitement, dit M. de Sallenauve en mettant à cette affirmation un accent bref et un son de voix clair et particulier aux débris de la vieille aristocratie.

La politesse, pour le moins, me forçait à dire que j’acceptais avec empressement la paternité qui s’offrait à moi. A quelques mots que je prononçai dans ce sens:

—Du reste, répondit gaiement Jacques Bricheteau, notre pensée n’est pas de vous faire acheter père en poche. Moins pour provoquer une confiance que dès à présent il se croit acquise, que pour vous mettre à même de connaître la famille dont vous allez porter le nom, M. le marquis fera passer sous vos yeux tous les titres et tous les papiers dont il est détenteur; de plus, quoique depuis bien longtemps il ait quitté ce pays, il sera en mesure de faire affirmer son identité par plusieurs de ses contemporains encore existants, ce qui, du reste, ne pourra que profiter à la validité de l’acte à intervenir. Par exemple, au nombre des personnes honorables par lesquelles il a déjà été reconnu, je puis vous citer la respectueuse supérieure de la communauté des dames Ursulines, la mère Marie-des-Anges, pour laquelle, soit dit en passant, vous avez fait un chef-d’œuvre.

—Oui, ma foi, oui, c’est un joli morceau, dit le marquis, et si vous êtes un politique de cette force!...

—Eh bien! marquis, dit Jacques Bricheteau, qui me parut le mener un peu, voulez-vous procéder, avec notre jeune ami, à la vérification des papiers de famille?

—Mais c’est inutile, répliquai-je. Et vraiment, par ce refus d’examen, il ne me paraissait pas que j’engageasse beaucoup ma foi; car, après tout, que signifient des papiers entre les mains d’un homme qui peut les avoir fabriqués ou se les être appropriés? Mais mon père ne me tint pas pour quitte, et pendant plus de deux heures, il fit passer sous mes yeux des parchemins, des arbres généalogiques, des contrats, des brevets, toutes pièces desquelles il résulte que la famille de Sallenauve est, après les Cinq-Cygne, une des plus anciennes familles de la Champagne en général, et du département de l’Aube en particulier. Je dois ajouter que l’exhibition de toutes ces archives fut accompagnée d’un nombre infini de détails parlés, qui donnaient à l’identité du dernier marquis de Sallenauve la plus incontestable vraisemblance. Sur tout autre sujet, mon père est assez laconique; son ouverture d’esprit ne me paraît pas extraordinaire, et volontiers il passe la parole à son chancelier; mais là, sur le fait de ses parchemins, il fut étourdissant d’anecdotes, de souvenirs, de savoir héraldique; bref, ce fut bien le vieux gentilhomme ignorant et superficiel sur toute chose, mais devenu d’une érudition bénédictine quand il s’agit de la science de sa maison.