La séance, je crois, durerait encore, sans l’intervention de Jacques Bricheteau: comme il vit le marquis prêt à couronner ses immenses commentaires oraux par la lecture d’un volumineux mémoire où il s’est proposé de réfuter un chapitre des Historiettes de Tallemant des Réaux, qui n’a pas été écrit pour la plus grande gloire des Sallenauve, le judicieux organiste fit remarquer qu’il était l’heure de se mettre à table, si l’on voulait être exactement rendu, à sept heures, en l’étude de maître Achille Pigoult, où rendez-vous était pris. Nous dînâmes donc, non pas à table d’hôte, mais dans notre appartement, et le dîner n’eut rien de remarquable, si ce n’est sa longueur excessive, due au recueillement silencieux et à la lenteur que le marquis, par suite de la perte de toutes ses dents, met à avaler ses morceaux.
A sept heures, nous étions rendus chez maître Achille Pigoult... Mais il est bientôt deux heures du matin, et le sommeil me gagne: à demain donc, si j’en ai le loisir, la continuation de cette lettre et la relation circonstanciée de ce qui s’est passé dans l’étude du notaire royal. Tu sais, d’ailleurs, en gros, le résultat, comme un homme qui a couru au dernier chapitre d’un roman pour voir si Évelina épouse Arthur, et tu peux bien me faire crédit des détails. Tout à l’heure, en me couchant, je me dirai: Bonsoir, monsieur de Sallenauve. Au fait, en m’affublant de ce nom de Dorlange, ce diable de Bricheteau n’avait pas eu la main heureuse; j’avais l’air de quelque héros de roman du temps de l’Empire, ou bien d’un de ces ténors de province qui attendent un engagement sous les maigres ombrages du Palais-Royal. Tu ne m’en veux point, n’est-ce pas, de te quitter pour mon lit où je vais m’assoupir au doux murmure de l’Aube? D’ici, au milieu de l’indescriptible silence de la nuit, dans une petite ville de province, j’entends mélancoliquement clapoter ses flots.
4 mai, cinq heures du matin.
J’avais compté sur un sommeil embelli par les plus beaux songes; je n’ai pas dormi plus d’une heure, et je me réveille mordu au cœur par une idée détestable; mais avant de te la transmettre, car elle n’a pas le sens commun, que d’abord je te dise un peu ce qui s’est passé hier soir chez le notaire: certains détails de cette scène ne sont peut-être pas étrangers au mouvement fantasmagorique qui vient de se faire dans mon esprit.
Après que la domestique de maître Pigoult, Champenoise pur sang, nous eut fait traverser une étude de l’aspect le plus antique et le plus vénérable, où l’on ne voit pas de clercs travaillant le soir, comme on fait à Paris, cette fille nous introduisit dans le cabinet du patron, grande pièce froide et humide qu’éclairaient très imparfaitement deux bougies stéariques placées sur le bureau.
Malgré une bise assez piquante qui soufflait au dehors, sur la foi du mois de mai des poëtes et du printemps légalement déclaré à cette époque de l’année, il n’y avait point de feu allumé à l’âtre; mais tous les préparatifs d’une joyeuse flambée étaient faits dans la cheminée. Maître Achille Pigoult, petit homme chétif, horriblement grêlé et affligé de lunettes vertes, par-dessus lesquelles, d’ailleurs, il darde un regard plein de vivacité et d’intelligence, nous demanda si nous trouvions qu’il fît assez chaud dans l’appartement. Sur notre réponse affirmative, qu’il dut bien entrevoir un peu dictée par la politesse, il avait déjà développé ses dispositions incendiaires jusqu’à faire flamber une allumette, quand, partant d’un des coins les plus obscurs de la pièce, une voix cassée et décrépite, dont nous n’avions pas encore aperçu le propriétaire, intervint pour s’opposer à cette prodigalité.
—Mais non! Achille, n’allume pas de feu, lui cria le vieillard; nous sommes cinq ici, les lumières donnent beaucoup de chaleur, et tout à l’heure ce sera à n’y plus tenir.
Aux paroles de ce Nestor si réchauffé, exclamation du marquis:
—Mais c’est ce bon M. Pigoult, l’ancien juge de paix!
Ainsi reconnu, le vieillard de se lever et d’aller à mon père qu’il envisage curieusement: