—Parbleu, dit-il, je vous reconnais bien aussi pour un Champenois de la vieille roche, et Achille ne m’a pas trompé en m’annonçant que j’allais voir deux personnes de ma connaissance. Vous, ajouta-t-il en s’adressant à l’organiste, vous êtes le petit Bricheteau, le neveu de notre bonne supérieure la mère Marie-des-Anges; mais ce grand maigre-là, avec sa figure de duc et de pair, je ne puis pas mettre le nom dessus. Après ça, il ne faut pas trop en vouloir à ma mémoire: quatre-vingt-six ans de service! elle peut bien s’être un peu rouillée.

—Voyons, grand-père, dit alors Achille Pigoult, recueillez bien tous vos souvenirs, et vous, messieurs, pas un mot, pas un geste, car il s’agit d’éclairer ma religion. Je n’ai pas l’honneur de connaître le client pour lequel je suis sur le point d’instrumenter, et il faut, pour la régularité des choses, que son individualité me soit constatée. L’ordonnance de Louis XII, rendue en 1498, et celle de François 1er, renouvelée en 1535, faisaient une loi de cette précaution aux notaires gardes-notes, pour éviter dans les actes les suppositions de personnes. Cette disposition est trop fondée en raison pour avoir pu être abrogée par le temps, et je le sais bien, moi, je n’aurais pas la moindre confiance dans la validité d’un acte où l’on pourrait établir qu’elle a été méconnue.

Pendant que son fils parlait, le vieux Pigoult avait donné la torture à sa mémoire. Mon père, par bonheur, a dans la face un tic nerveux qui, sous la continuité du regard attaché sur lui par son certificateur, ne pouvait manquer de s’exaspérer. A ce signe, fonctionnant dans toute son énergie, l’ancien juge de paix acheva de retrouver son homme:

—Eh! parbleu! j’y suis, s’écria-t-il, monsieur est le marquis de Sallenauve, celui que l’on appelait le Grimacier, et qui serait aujourd’hui le propriétaire du château d’Arcis, si, au lieu d’épouser sa jolie cousine qui le lui apportait en dot, il n’était, comme tous les autres fous, parti pour l’émigration.

—Toujours un peu sans-culotte, à ce qu’il paraît, repartit en riant le marquis.

—Messieurs, dit alors le notaire avec une certaine solennité, l’épreuve que j’avais ménagée est pour moi décisive. Cette épreuve, les titres dont M. le marquis a bien voulu me donner communication et qu’il laisse en dépôt dans mon étude, plus, ce certificat de son identité que m’a fait parvenir la mère Marie-des-Anges, empêchée par la règle de sa maison de venir témoigner dans mon étude, nous mettent certainement en mesure de parfaire les actes que j’ai là, déjà préparés. La présence de deux témoins est exigée par l’un d’eux. Voici M. Bricheteau d’une part, de l’autre mon père, si vous le voulez bien; c’est, il me semble, un honneur qui lui revient de droit, car on peut dire qu’il vient de le gagner à la pointe de sa mémoire.

—Eh bien! messieurs, prenons place, dit Jacques Bricheteau avec entrain. Le notaire alla s’asseoir à son bureau; nous fîmes cercle à l’entour, et la lecture de l’un des actes commença.

Son but était de constater authentiquement la reconnaissance que faisait de moi pour son fils, François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve; mais dans le cours de la lecture survint une difficulté.

Les actes notariés, à peine de nullité, doivent exprimer le domicile des contractants. Or, quel était le domicile de mon père? La désignation en avait été laissée en blanc par le notaire, qui voulut combler cette lacune avant de pousser plus loin.

—D’abord, de domicile, dit Achille Pigoult, M. le marquis ne paraît pas en avoir en France puisqu’il n’y réside pas, et que, depuis longtemps, il n’y possède plus aucune propriété.