—C’est pourtant vrai, dit le marquis avec un accent où il me parut mettre plus de sérieux que n’en comportait la remarque: en France, je suis un vagabond.
—Ah! reprit Jacques Bricheteau, des vagabonds comme vous qui, de la main à la main, peuvent faire cadeau à leur fils de la somme nécessaire pour acheter des châteaux, ne me semblent pas des mendiants très à plaindre. Cependant la remarque est juste, non-seulement pour la France, mais aussi pour l’étranger; car avec votre éternelle manie de pérégrinations, un domicile ne me paraît pas très facile à vous assigner.
—Voyons, dit Achille Pigoult, nous ne serons pas arrêtés pour si peu. Dès à présent, continua-t-il en me désignant, monsieur est propriétaire du château d’Arcis, car promesse de vente vaut vente, du moment qu’entre les parties on est convenu de la chose et du prix. Eh bien! quoi de plus naturel que le domicile du père soit assigné dans une des propriétés de son fils, quand surtout, cette propriété est un bien de famille, rentré dans la famille par l’acquisition faite au profit du fils, mais payé des deniers du père; quand, en outre, ce père est né dans le pays où est situé le bien que j’appellerai domiciliaire, et qu’il y est connu et reconnu par de notables habitants toutes les fois que dans l’intervalle de ses longues absences il lui convient de s’y représenter?
—C’est juste, dit le vieux Pigoult en se rangeant sans hésiter à l’opinion que son fils venait d’exprimer avec cet accent d’animation particulier aux hommes d’affaires qui croient avoir mis la main sur un argument décisif.
—Enfin, dit Jacques Bricheteau, si vous croyez que les choses puissent aller ainsi!
—Vous voyez bien que mon père, vieux praticien, n’a pas hésité un moment à être de mon avis. Nous disons donc, continua le notaire en prenant sa plume: «François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve, domicilié chez M. Charles de Sallenauve, son fils naturel, par lui légalement reconnu, au lieu dit le château d’Arcis, arrondissement d’Arcis-sur-Aube, département de l’Aube.»
Le reste de l’acte fut lu et arriva jusqu’au bout sans encombre. Suivit une scène passablement ridicule. Les signatures apposées, pendant que nous étions encore debout:
—Maintenant, monsieur le comte, dit Jacques Bricheteau, embrassez votre père.
Mon père m’ouvrit ses bras assez négligemment, et je m’y précipitai à froid, m’en voulant de n’être pas plus profondément remué et de ne pas entendre plus haut dans mon cœur la voix du sang. Cette sécheresse et cette aridité d’émotions tenaient-elles au rapide accroissement de ma fortune? Toujours est-il qu’un moment plus tard, en suite de l’autre acte dont nous entendîmes la lecture, moyennant la somme de cent quatre-vingt mille francs payables comptant, j’étais devenu possesseur du château d’Arcis, grand édifice de bonne apparence, qu’à mon entrée dans la ville, sans être mieux averti par l’instinct du propriétaire que par la voix du sang, j’avais aperçu de loin, dominant le pays d’un air assez féodal.
L’intérêt électoral de cette acquisition, si je ne l’avais pressenti, m’aurait été révélé par quelques mots qui ensuite s’échangèrent entre le notaire et Jacques Bricheteau.