Suivant la mode de tous les vendeurs qui font encore valoir leur marchandise même après qu’elle est sortie de leurs mains:

—Vous pouvez vous flatter, dit Achille Pigoult, que vous avez cette terre pour un morceau de pain.

—Allons donc! reprit Jacques Bricheteau, combien y avait-il de temps que vous l’aviez sur les bras? A d’autres qu’à nous, votre client l’eût laissée à cinquante mille écus; mais, comme bien de famille, vous nous avez fait payer la convenance. Il y a vingt mille francs à dépenser pour rendre le château habitable; la terre rend à peine quatre mille francs de rente: ainsi, notre argent, avec les frais, n’est pas placé à deux et demi pour cent.

—De quoi vous plaignez-vous? reprit Achille Pigoult; vous allez avoir à faire travailler, vous jetterez de l’argent dans le pays, ce qui n’est déjà pas une si mauvaise chance pour un candidat.

—Ah! la question électorale, dit Jacques Bricheteau, nous la traiterons en venant demain matin verser dans vos mains le prix de la vente et régler vos honoraires.

Là-dessus on se sépara, et nous rentrâmes à l’hôtel de la Poste, où, après avoir souhaité le bonsoir à mon père et à son porte-parole, je me retirai dans ma chambre pour causer avec toi.

A présent cette terrible idée qui, chassant pour moi le sommeil, m’a remis la plume à la main, il faut bien te la dire; quoique maintenant, m’en trouvant un peu distrait par les deux pages que je viens de t’écrire, je n’y trouve plus tout à fait la même évidence qu’il y a un moment. Ce qu’il y a de sûr, c’est que tout ce qui se passe depuis un an dans ma vie a quelque chose de prodigieusement romanesque. Tu me diras que l’aventure paraît être dans la logique courante de ma vie; que ma naissance, le hasard qui nous a rapprochés avec une conformité de destinées si singulière, mes rapports avec Marianina et ma belle gouvernante, mon histoire même avec madame de l’Estorade, semblent accuser pour moi l’étoile la plus chanceuse, et que c’est encore un de ses caprices auxquels je suis livré en cet instant. Rien de plus juste; mais si, dans le même moment, par l’influence de cette étoile, j’étais impliqué, à mon insu, dans quelque trame infernale et qu’on m’en fît le passif instrument!

Pour mettre un peu d’ordre dans mes idées, je commence par ce demi-million dépensé pour un intérêt, tu en conviendras, assez nébuleux: celui de me rendre un jour le ministre possible de je ne sais quel pays imaginaire dont on me cache soigneusement le nom. Et qui dépense pour moi ces sommes fabuleuses? Est-ce un père, tendrement épris d’un enfant de l’amour? Non, c’est un père qui me témoigne la plus grande froideur, qui s’endort pendant qu’on est occupé à me dresser, sous ses yeux, le bilan de notre mutuelle existence; pour lequel, de mon côté, j’ai le malheur de ne rien éprouver, et que, pour trancher le mot, je regarderais comme une parfaite ganache d’émigré, n’était le respect et la piété filiale que je m’efforce d’avoir pour lui.

Mais, dis donc! si cet homme n’était pas mon père, s’il n’était pas le marquis de Sallenauve, pour lequel il se donne; si, comme le malheureux Lucien de Rubempré (voir Un grand homme de province, et Splendeurs et misères) dont l’histoire a eu un si effroyable retentissement, j’étais enlacé par quelque serpent à la façon du faux prêtre Carlos Herrera et exposé à un si terrible réveil?

Quelle vraisemblance? vas-tu me dire: Carlos Herrera avait un intérêt à fasciner Lucien de Rubempré; mais sur toi, homme de principes solides, qui n’as jamais rêvé le luxe, qui t’es fait une vie de recueillement et de travail, quelle prise pourrait-on avoir, et enfin que te voudrait-on? Soit. Mais ce que l’on paraît vouloir est-il beaucoup plus clair? Pourquoi celui qui me reconnaît pour son fils me cache-t-il le lieu qu’il habite, le nom sous lequel il est connu dans cet occulte pays du Nord qu’il est censé administrer? A côté de si grands sacrifices faits à mon profit, pourquoi si peu de confiance? Et le mystère dont jusqu’à aujourd’hui Jacques Bricheteau a entouré ma vie, trouves-tu que, malgré la longueur de ses explications, il me l’ait suffisamment justifié? Pourquoi son nain? pourquoi son impudence à se nier lui-même la première fois que je le rencontre? pourquoi ce déménagement furieux? Tout cela, cher ami, roulant dans ma tête, et rapproché des cinq cent mille francs que j’ai touchés chez les frères Mongenod, a semblé donner un corps à une idée bizarre, dont tu vas rire, peut-être, et qui pourtant, dans les annales judiciaires, ne serait pas sans précédent.