Je te le disais tout à l’heure, c’est une pensée dont j’ai été tout à coup comme envahi, et qui par cela même a pris pour moi la valeur d’un instinct. Certes, si j’en eusse eu hier au soir la plus lointaine atteinte, je me fusse fait plutôt couper le poing que de signer cet acte, qui désormais enchaîne ma destinée à celle d’un inconnu dont l’avenir peut être sombre comme un chapitre de l’Enfer du Dante, et qui peut m’entraîner avec lui dans ses profondeurs les plus sombres. Enfin, cette idée autour de laquelle je te fais tourner sans me décider à t’y laisser pénétrer, la voici dans toute sa crudité la plus naïve: j’ai peur, vois-tu, d’être, à mon insu, l’agent d’une de ces associations de faux monnayeurs qui, pour mettre en circulation les valeurs fabriquées par eux, ont été vus souvent, dans les fastes des cours d’assises, se livrant à des combinaisons et à des pratiques aussi compliquées et aussi inextricables que celle dans laquelle je me vois engagé aujourd’hui. Dans ces sortes de procès, on voit toujours de grandes allées et venues des complices; des traites tirées à distance lointaine, sur les banquiers des places de commerce importantes et des capitales telles que peuvent être Paris, Stockholm, Rotterdam. Souvent aussi on y voit de pauvres dupes compromises. Bref, dans les mystérieuses allures de ce Bricheteau, ne remarques-tu pas comme une imitation et un reflet de toutes les manœuvres auxquelles ces grands industriels sont forcés de recourir, en les disposant avec un talent et une richesse d’imagination auxquels n’atteignent pas même les romanciers?

Tous les arguments qui peuvent infirmer ma sombre visée, tu penses bien que je me les suis faits, et si je ne te les reproduis pas ici, c’est que je veux les laisser venir de ta bouche, et leur garder ainsi une autorité qu’ils n’auraient plus pour moi du moment que je les aurais inspirés. Ce qu’il y a de certain, si je ne me trompe, c’est qu’au moins, autour de moi, il y a une atmosphère épaisse, malsaine, sans limpidité, dans laquelle je sens que l’air me manque et que je ne respire plus. Enfin, si tu en as l’habileté, rassure-moi, persuade-moi; je ne demande pas mieux, comme tu l’imagines, que d’avoir rêvé creux; mais, dans tous les cas, pas plus tard que demain, je veux avoir avec mes deux hommes une explication, et obtenir, quoique déjà il soit bien tard, un peu plus de lumière que celle qui m’a été mesurée.....

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Voilà bien une autre histoire! pendant que je t’écris, un bruit de chevaux se fait dans la rue. Devenu méfiant et prenant tout en griève sollicitude, j’ouvre ma fenêtre, et, à la clarté du jour naissant, je vois à la porte de l’hôtel une voiture de poste attelée, le postillon en selle, et Jacques Bricheteau parlant à une personne assise dans l’intérieur, mais dont je ne puis distinguer le visage ombragé par la visière d’une casquette de voyage. Prenant aussitôt mon parti, je descends rapidement; mais, avant que je sois au bas des degrés, j’entends le roulement sourd de la voiture et les claquements répétés du fouet agité dans l’air, espèce de chant de départ des postillons. Au pied de l’escalier, je me trouve nez à nez avec Jacques Bricheteau. Sans paraître embarrassé et de l’air le plus naturel:

—Comment! me dit-il, mon cher élève déjà levé!

—Sans doute: c’était bien le moins que je fisse mes adieux à mon excellent père.

—Il ne l’a pas voulu, me répond le damné musicien avec un sérieux et un flegme à se faire battre, il aura craint l’émotion des adieux.

—Mais il est donc terriblement pressé, qu’il n’ait pu donner même une journée à sa paternité flambante neuve.

—Que voulez-vous? c’est un original: ce qu’il était venu faire, il l’a fait; dès lors, pour lui plus de raisons de rester.

—Ah! je comprends, les hautes fonctions qu’il remplit dans cette cour du Nord!... Il n’y avait pas moyen de se méprendre à l’accent profondément ironique avec lequel cette dernière phrase avait été prononcée.