Dans tous les cas, j’aurais profité avec bonheur de la recommandation que vous avez bien voulu me faire de vous écrire pendant mon séjour ici; mais en m’accordant cette précieuse faveur, vous ne pouvez vraiment savoir toute l’étendue de votre charité.

Sans vous, madame, et l’honneur que j’aurai de vous entretenir quelquefois, que deviendrais-je, livré à la domination habituelle de mes tristes pensées, dans une ville qui n’a ni monde, ni commerce, ni curiosités, ni environs, et où toute l’activité intellectuelle se résume à la confection du petit-salé, du savon gras et des bas et bonnets de coton.

Dorlange, que je n’appellerai pas toujours de ce nom, vous saurez tout à l’heure pourquoi, est tellement absorbé par les soins de sa brigue électorale, qu’à peine je l’entrevois. Je vous avais dit, madame, que je me décidais à aller rejoindre notre ami par la considération d’un certain trouble d’esprit qu’accusait une de ses lettres où il me faisait part d’une grande révolution arrivée dans sa vie.

Aujourd’hui, il m’est permis d’être plus explicite: Dorlange connaît enfin son père. Il est fils naturel du marquis de Sallenauve, dernier rejeton vivant d’une des meilleures familles de la Champagne. Sans s’expliquer sur les raisons qui l’avaient décidé à tenir si secrète la naissance de son fils, le marquis vient légalement de le reconnaître. En même temps, il a fait pour lui l’acquisition d’une terre qui avait cessé depuis longtemps d’appartenir à la famille Sallenauve, et qui va se rattacher de cette manière au nom. Cette terre est située à Arcis même, et il est donc à penser que sa possession ne sera point inutile aux projets de députation mis aujourd’hui sur le tapis. Ces projets datent de plus loin que nous ne l’avions pensé, et ce n’est pas dans la fantaisie de Dorlange qu’ils ont pris naissance.

Il y a un an, le marquis commençait à les préparer en faisant passer à son fils une somme considérable pour qu’il pût se constituer par l’achat d’un immeuble un cens d’éligibilité, et c’est également pour faciliter au candidat l’accès de la carrière politique, qu’il vient de le mettre en possession d’un état civil et de le faire une seconde fois propriétaire. La fin réelle de tous ces sacrifices n’a pas été très nettement expliquée à Charles de Sallenauve, par le marquis son père, et c’est au sujet de cette portion brumeuse qui reste encore dans son ciel que le pauvre garçon avait conçu les appréhensions auxquelles mon amitié s’est empressée d’aller porter remède. Somme toute, le marquis paraît être un homme aussi bizarre qu’opulent, car, au lieu de rester à Arcis, où sa présence et son nom auraient pu contribuer au succès de l’élection qu’il désire, le lendemain même du jour où toutes les formalités de la reconnaissance ont été accomplies, il s’est remis furtivement en route pour des pays lointains où il dit avoir de pressants intérêts, et n’a pas même laissé le temps à son fils de lui adresser ses adieux. Cette froideur a bien empoisonné le bonheur de Charles; mais il faut prendre les pères comme ils sont, car Dorlange et moi, nous sommes là tous les deux pour prouver que n’en a pas qui veut.

Une autre bizarrerie de notre gentilhomme, c’est le choix qu’il a fait, comme grand électeur de son fils, d’une vieille religieuse Ursuline, en passant avec elle un marché à l’exécution duquel il s’est trouvé que, plus tard, vous n’avez pas été tout à fait étrangère. Oui, madame, cette sainte Ursule, pour laquelle vous avez posé de loin et sans le savoir, aura, selon toute apparence, dans l’élection de notre ami, une influence assez considérable.

Voici ce qui s’est passé. Depuis de longues années, la mère Marie-des-Anges, supérieure des dames Ursulines d’Arcis-sur-Aube, rêvait d’installer dans la chapelle de sa communauté une image de sa sainte patronne. Mais cette abbesse, femme de tête et de goût, ne voulait point entendre parler d’une de ces saintes de pacotille qu’on se procure toutes faites chez les marchands d’ornements d’église. Et d’autre part, elle se serait reproché de dérober à ses pauvres la somme assez élevée à laquelle devait se monter la commande d’une œuvre d’art. La sainte dame a pour neveu un des organistes de Paris, et le marquis de Sallenauve, pendant qu’il courait le monde, avait confié son fils à cet homme, qui, pendant de longues années, a mis un soin particulier à tenir le pauvre enfant dans la plus complète ignorance de son origine. Lorsqu’il fut question de faire de Sallenauve un député, naturellement on pensa à l’arrondissement d’Arcis, où sa famille a laissé beaucoup de souvenirs, et l’on s’ingénia en toutes manières des accointances et facilités électorales qu’on pourrait y rencontrer. L’organiste se souvint alors de l’éternelle ambition de sa tante; il la savait influente dans le pays où elle est en grande odeur de sainteté, et ayant une pointe de cet esprit d’intrigue qui volontiers se passionne pour les choses d’une exécution difficile et ardue; il alla donc la trouver, d’accord avec le marquis de Sallenauve, et lui fit savoir qu’un des habiles sculpteurs de Paris était prêt à lui faire hommage d’une statue traitée de main de maître, si de son côté elle voulait s’engager à procurer la nomination de l’artiste comme député de l’arrondissement d’Arcis à l’une des prochaines élections. La vieille nonne ne trouva pas l’entreprise au-dessus de ses forces. Aujourd’hui la voilà nantie de l’objet de sa pieuse convoitise, arrivé à bon port, il y a quelques jours, et déjà installé dans la chapelle du couvent, où prochainement il en sera fait une solennelle inauguration. Reste maintenant à savoir comment, de son côté, la bonne dame s’exécutera. Eh bien! madame, cela est singulier à dire, mais toutes choses bien sues et bien examinées, je ne m’étonnerais pas quand cette étrange femme réussirait.

D’après le portrait que m’en a fait notre ami, la mère Marie-des-Anges est une petite femme, courte, ramassée dans sa petite taille, dont le visage trouve encore le moyen d’être avenant et agréable sous les rides et la couche de pâleur safranée qu’y ont concurremment amassées le temps et les austérités du cloître. Portant lestement le poids de son embonpoint et celui de ses soixante-dix-sept années, elle est vive, alerte et frétillante à défier les plus jeunes. Depuis près de cinquante ans, en maîtresse femme, elle gouverne sa communauté, qui a toujours été la plus régulière, la mieux ordonnée, en même temps que la plus riche de tout le diocèse de Troyes. Admirablement douée pour l’éducation de la jeunesse, but, vous le savez, de l’institut des Ursulines; depuis la même époque, avec des fortunes diverses, elle n’a pas cessé de diriger un pensionnat renommé dans le département de l’Aube et autres pays environnants. Ayant ainsi présidé à l’éducation de presque toutes les filles des meilleures maisons de la province, on conçoit qu’au moyen des rapports qui, à la suite des éducations bien conduites, se perpétuent entre l’institutrice et ses élèves, elle se soit créé auprès de l’aristocratie champenoise une sorte d’influence ubiquitaire; probablement elle entend bien mettre ces relations à profit dans la lutte où elle s’est engagée à intervenir.

D’autre part, il paraît que cette étrange femme, dans tout l’arrondissement d’Arcis, dispose souverainement des votes de l’opinion démocratique. Jusqu’ici, sans doute, au lieu où se livrera la bataille, l’existence de ce parti est assez souffreteuse et problématique; mais de sa nature aussi il est actif et remuant, et c’est d’ailleurs à peu de chose près sous cette bannière que se présente notre candidat. Évidemment donc, l’apport qui lui est assuré de ce côté a son utilité et son importance. Ainsi que je l’ai fait d’abord, vous admirerez, madame, l’habileté en quelque sorte bicéphale de cette vieille religieuse trouvant le moyen d’être en bonne posture auprès de la noblesse et du clergé séculier, et d’autre part, menant à la baguette le parti radical, leur éternel ennemi. Admirable de charité et de lumières, considérée dans tout le pays comme une sainte, et pendant la révolution, exposée à une terrible persécution qu’elle a supportée avec un rare courage, on s’explique parfaitement ses bons rapports avec les classes élevées et conservatrices; mais qu’elle soit de même la bienvenue auprès des démocrates et des démolisseurs, cela ne passe-t-il pas toute idée?

La haute domination qu’elle exerce sur le parti révolutionnaire tient, madame, à un petit démêlé qu’ils ont eu jadis ensemble. Vers 93, cet aimable parti avait comploté de lui couper le cou. Chassée du couvent, et convaincue d’avoir donné asile à un prêtre réfractaire, elle avait été incarcérée, traduite au tribunal révolutionnaire, et condamnée à monter sur l’échafaud. Il fut référé de la chose à Danton qui siégeait alors à la Convention.