Danton avait connu la mère Marie-des-Anges; il la tenait pour la femme la plus vertueuse et la plus éclairée qu’il eût jamais rencontrée. En apprenant sa condamnation, il entra dans une effroyable colère, écrivit, comme on disait alors, une lettre à cheval à la municipalité révolutionnaire, et, d’une autorité que personne à Arcis ne se serait imaginé de contester, ordonna un sursis. Le même jour, il monta à la tribune, et après avoir parlé d’une manière générale de quelques sanglants imbéciles qui, par leurs sottes fureurs, compromettaient l’avenir de la révolution, il dit ce qu’était la mère Marie-des-Anges, insista sur sa merveilleuse aptitude à élever la jeunesse, et présenta un projet de décret en vertu duquel elle était placée à la tête d’un grand Gynécée national, dont l’organisation serait ultérieurement réglée par un autre décret.

Robespierre, qui, dans la haute intelligence de l’Ursuline, n’aurait vu qu’une désignation plus immédiate à la hache révolutionnaire, n’assistait pas ce jour-là à la séance; la motion fut donc votée d’enthousiasme. La tête de la mère Marie-des-Anges lui étant indispensablement nécessaire pour l’exécution du décret qui venait d’être rendu, elle la garda, et le bourreau démonta sa machine.

Quoique l’autre décret organisant le grand Gynécée national eût été perdu de vue au milieu de bien d’autres soins qui occupaient la Convention, la bonne religieuse l’exécuta à sa manière, et, au lieu de quelque chose de grand, de grec et de national, avec le concours de quelques-unes de ses anciennes compagnes, elle monta à Arcis un simple pensionnat laïque, où, aussitôt qu’un peu d’ordre eut été remis dans les affaires et dans les esprits, les élèves affluèrent de tous les pays environnants. Sous l’Empire, la mère Marie-des-Anges put reconstituer sa communauté, et le premier acte de son gouvernement restauré fut un acte de reconnaissance. Elle décida que tous les ans, le 5 avril, jour anniversaire de la mort de Danton, un service serait fait dans la chapelle du couvent pour le repos de son âme. A ceux qui firent quelques objections contre cet obit:—Connaissez-vous beaucoup de gens, répondait-elle, pour lesquels il soit plus nécessaire d’implorer la miséricorde divine?

Sous la Restauration, la célébration de ce service devint une affaire; mais jamais la mère Marie-des-Anges ne voulut en démordre, et l’immense vénération dont elle est entourée fit que les plus montés contre ce qu’ils appelaient ce scandale, durent en prendre leur parti. On comprend que, sous le gouvernement de Juillet, cette orageuse obstination eut sa récompense. Aujourd’hui, la mère Marie-des-Anges est admirablement bien en cour, et il n’est rien qu’elle n’obtînt dans les plus augustes régions du pouvoir; mais il est juste d’ajouter qu’elle ne demande rien, pas même pour ses aumônes, auxquelles elle trouve le moyen de subvenir largement par la bonne administration qu’elle a su introduire dans la gérance des biens de la communauté.

Ce qui s’explique mieux encore, c’est que sa reconnaissance pour le grand révolutionnaire lui ait été, auprès du parti de la révolution, une recommandation puissante, mais là encore n’est pas tout le secret de son crédit dans ce parti. A Arcis, le chef de la gauche avancée est un riche meunier, nommé Laurent Goussard, qui possède sur la rivière d’Aube deux ou trois moulins. Cet homme, ancien membre de la municipalité révolutionnaire d’Arcis et ami particulier de Danton, fut celui qui écrivit au terrible Cordelier pour l’aviser du couteau suspendu sur la tête de l’ancienne supérieure des Ursulines, ce qui n’avait pas empêché le digne sans-culotte de se rendre acquéreur d’une grande partie des biens de leur maison, lorsque ceux-ci vinrent à être vendus nationalement.

A l’époque où la mère Marie-des-Anges fut autorisée à reconstituer sa communauté, Laurent Goussard, qui ne se trouvait pas avoir tiré grand parti de son acquisition, vint trouver la bonne abbesse et lui proposa de la faire rentrer dans les anciennes appartenances de l’abbaye. Très rusé en affaires, Laurent Goussard, dont la mère Marie-des-Anges avait gratuitement élevé une nièce morte plus tard à Paris, vers 1809, eut l’air de se piquer avec elle de ce procédé, et il offrit de rendre le bien dont il était devenu révolutionnairement propriétaire, si la communauté consentait à le rembourser sur le pied de son prix d’acquisition. Le cher homme ne faisait pas un mauvais marché, et la différence de l’argent aux assignats avec lesquels il avait payé lui constituait déjà un joli bénéfice. Mais se souvenant que, sans son intervention, Danton n’eût pas été averti, la mère Marie-des-Anges voulut faire mieux pour son sauveur de la première main. La communauté des Ursulines, au moment où Laurent Goussard offrait d’entrer avec elle en arrangement, était, financièrement parlant, dans une position excellente. Ayant, depuis sa restauration, recueilli d’assez importantes libéralités, elle s’était, de plus, enrichie de toutes les épargnes que sa supérieure avait faites pendant la durée assez longue de son pensionnat laïque, et qu’elle avait généreusement versées à l’économat du couvent. Laurent Goussard dut donc demeurer stupéfait quand il s’entendit répondre:

«Vos propositions ne me vont pas. Je ne puis pas acheter au rabais; ma conscience me le défend. Avant la révolution, les biens de notre abbaye étaient estimés à tant; c’est ce prix que je veux en donner et non celui auquel ils étaient tombés en suite de la dépréciation subie par toutes les propriétés dites nationales. En un mot, mon ami, je veux payer plus cher, voyez si cela vous convient.»

Laurent Goussard crut d’abord mal comprendre ou avoir été mal compris; mais quand il fut bien expliqué qu’aux prétendus scrupules de conscience de la mère Marie-des-Anges il gagnait environ une somme de cinquante mille francs, il ne voulut pas faire violence à cette conscience si délicate, et en mettant la main sur ce bénéfice, qui réellement lui tombait du ciel, il alla conter partout ce merveilleux procédé qui, vous le sentez bien, madame, auprès de tous les acquéreurs de biens nationaux, mit aussitôt la mère Marie-des-Anges dans une estime à n’avoir jamais plus rien à craindre d’une révolution nouvelle. Personnellement, Laurent Goussard devint pour elle une espèce de séide; il ne fait plus maintenant une affaire, ne remue pas un sac de farine sans aller la consulter, et, comme elle le disait plaisamment l’autre jour, elle aurait la fantaisie de faire de M. le sous-préfet un saint Jean-Baptiste, qu’un quart d’heure après, Laurent Goussard lui apporterait dans un sac la tête de ce fonctionnaire. N’est-ce pas vous dire, madame, qu’au premier signe de notre supérieure, il apportera au candidat désigné par elle son vote et celui de tous ses amis?

Dans le clergé, la mère Marie-des-Anges a naturellement bien des ramifications, tant à cause de sa robe que de sa réputation de haute vertu; mais elle compte surtout au nombre de ses plus zélés serviteurs, monseigneur Troubert, évêque du diocèse, et qui, ancien familier de la congrégation (voir Le curé de Tours), s’arrangerait néanmoins assez bien, sous la dynastie de Juillet, d’un archevêché menant au cardinalat. Or, pour peu que cette ambition justifiée, il faut en convenir, par une haute et incontestable capacité, la mère Marie-des-Anges voulût écrire quelque chose à la reine, il est à croire que son succès pourrait bien ne pas être trop longtemps ajourné. Mais donnant donnant, et si la supérieure des Ursulines travaille à l’archevêché, Monseigneur de Troyes travaillera à l’élection; la tâche, pour lui, ne saurait d’ailleurs être bien rude, puisque le candidat auquel il s’agit de s’intéresser est partisan déclaré du principe de la liberté d’enseignement, le seul côté de la chose politique dont le clergé se préoccupe dans le moment. Quand on a le clergé, on est bien près d’avoir le parti légitimiste qui, passionné aussi pour l’enseignement libre, en haine du trône de Juillet, n’est pas trop effrayé, toutes les fois que l’occasion s’en présente, de son monstrueux accouplement avec le parti radical.

Du reste, la tête de ce parti, dans le pays, est la maison de Cinq-Cygne. Jamais la vieille marquise, dont vous connaissez, madame, le caractère hautain et la volonté énergique (voir Une ténébreuse affaire), ne vient à son château de Cinq-Cygne sans rendre une visite à la mère Marie-des-Anges qui a eu autrefois pour élève sa fille Berthe, devenue depuis duchesse de Maufrigneuse. Quant au mari de celle-ci, il ne peut nous échapper, car vous savez que Daniel Darthez est mon ami, et que par Darthez on a à coup sûr la princesse de Cadignan, mère de ce joli duc, sur lequel nous complotons de mettre la main.