Par le nom qui nous tombe un matin des nues, nous sommes Champenois; nous nous faisons Champenois, plus encore: en nous rendant propriétaires dans le pays; et il se trouve justement que le pays s’est butté, pour l’élection qui se prépare, à n’envoyer à la Chambre qu’un enfant du cru. Justement! me direz-vous, à ce titre, Beauvisage ne peut manquer d’être préféré; c’est un produit local plus franc, plus direct. Cela vous semble ainsi, madame; mais nous ne sommes pas tout à fait si bêtes que Beauvisage, nous ne prêtons pas à rire de nous; nous ne faisons pas de bonnets de coton, il est vrai, mais nous faisons des statues; des statues pour lesquelles nous avons été décorés de la Légion d’honneur; des statues religieuses, que l’on inaugure en grande pompe, devant monseigneur l’évêque, qui daigne prendre la parole, et devant les autorités constituées; des statues que toute la population de la ville, j’entends celle qui n’a pu être admise à la cérémonie, s’empresse d’aller admirer chez mesdames les Ursulines, assez coquettes du magnifique ornement ajouté à leur bijou de chapelle, pour tenir, pendant une journée entière, leur maison et leur oratoire ouverts à tout venant: et tout ceci ne laisse pas de nous populariser un peu.
Ce qui nous popularise encore mieux, c’est de n’être pas des ladres comme Beauvisage, de ne pas thésauriser notre revenu sou sur sou, d’occuper dans notre château trente ouvriers, peintres, maçons, vitriers, jardiniers, treillageurs; et tandis que le maire de la ville s’en va piètrement à pied, de nous montrer tout à coup, dans Arcis, avec une calèche élégante et deux chevaux fringants que notre père, qui n’est pas aux cieux, mais à Paris, voulant se montrer plus aimable de loin que de près, nous a envoyés d’urgence, pour en écraser, je pense, le tigre et le tilbury de M. de Trailles: deux choses dont, avant notre venue, il avait été énormément parlé. Ce soir, madame, pour couronner la cérémonie de l’inauguration de notre sainte Ursule, nous donnons en notre château un repas de cinquante couverts, où nous avons eu la malice de convier, avec les notables habitants du pays, tous les fonctionnaires inamovibles et amovibles indistinctement. Vu notre candidature déclarée, nous sommes bien assurés d’avance que cette dernière classe de convives ne répondra pas à notre appel. Tant mieux, vraiment! il y aura d’autant de places pour d’autres, et les défaillants, dont les noms seront tous connus demain, seront constitués dans un flagrant délit de servilisme et de dépendance qui portera, nous l’espérons bien, un terrible coup à leur influence sur la population.
Hier, madame, nous sommes allés, dans notre calèche, au château de Cinq-Cygne, où Darthez nous a d’abord présentés à la princesse de Cadignan. Cette femme est vraiment merveilleuse de conservation, et il semble qu’elle soit embaumée par le bonheur de sa liaison avec le grand écrivain. (voir Les secrets de la princesse de Cadignan). «C’est le plus joli bonheur que j’aie jamais vu,» disiez-vous, madame, en parlant de M. et madame de Portenduère; ce mot, il faut le répéter à l’adresse de Darthez et de la princesse, en modifiant toutefois l’épithète de joli qui serait peut-être un peu jeune, appliquée à leur été de la Saint-Martin. Avec ce que j’ai su d’une scène qui eut lieu, il y a déjà longtemps, chez madame d’Espard, à l’époque où commença cette liaison, j’étais bien sûr de ne pas trouver M. Maxime de Trailles très bien installé à Cinq-Cygne; car, dans la scène à laquelle je fais allusion, il s’était efforcé d’être blessant pour Darthez, et Darthez, en se contentant de le faire ridicule, le trouva méprisable: or, c’est un sentiment dont il n’y a pas à revenir avec cette intelligence noble et élevée.
A son début dans le pays, muni de quelques lettres d’introduction, l’agent de la politique ministérielle commença par recevoir une ou deux politesses à Cinq-Cygne; mais c’était un bâton flottant, et, de près, Darthez eut bientôt fait de le couler à fond. Notre homme, qui se flattait de trouver à Cinq-Cygne de l’appui pour son intrigue, est aujourd’hui si loin de compte, que c’est de la bouche du duc de Maufrigneuse, auquel M. de Trailles s’était ouvert assez effrontément de tous ses projets, comme à son camarade du Jockey-Club, que nous avons recueilli les renseignements consignés au commencement de cette lettre, pour être retournés à M. de l’Estorade, si vous voulez bien vous charger de ce soin. Madame de Maufrigneuse et la vieille marquise de Cinq-Cygne ont été, madame, d’un accueil merveilleux pour Dorlange, pour Sallenauve, voulais-je dire, mais j’ai de la peine à m’y habituer; comme elles n’ont pas votre humilité, elles n’ont pas, ainsi que vous, été effrayées de ce qui peut se rencontrer de haut chez notre ami, et lui, de son côté, dans cette rencontre vraiment difficile, a été d’une convenance parfaite. On ne sait vraiment comment, ayant vécu si seul, il a pu, du premier coup, se faire si complétement présentable. Serait-ce que le beau, dont il a fait jusqu’ici l’étude de sa vie, comprend le joli, l’élégant, le convenable, qui s’apprennent en quelque sorte d’occasion et par-dessus le marché? Mais cela ne doit pas être vrai, car j’ai vu des artistes très éminents et des sculpteurs surtout, une fois sortis de leur atelier, n’être pas des hommes seulement supportables.
J’interromps ici ma lettre, madame: les faits me manquent et je me sens tomber dans le bavardage; demain j’aurai à vous faire le compte rendu de notre grand banquet, qui sera peut-être plus intéressant que mes aperçus philosophiques et moraux.
10 mai.
Le dîner a eu lieu, madame; il était magnifiquement servi, et il en sera, je pense, parlé longtemps à Arcis.
Sallenauve a dans cet organiste, qui, par parenthèse, hier, à la cérémonie de l’inauguration, avait fait preuve, sur l’orgue de ces dames, d’un talent admirable, une façon d’intendant et de factotum qui laisse bien loin de lui tous les Vatels du monde. Ce n’est pas là un homme qui se passerait son épée au travers du corps pour un peu de marée en retard. Lampions, verres de couleur, guirlandes et draperies pour décorer la salle du banquet, voire même un joli petit feu d’artifice que nous avions trouvé emballé dans les coffres de la calèche, par le soin de ce père bourru et invisible, mais qui pourtant a du bon, rien n’a manqué à la fête: elle s’est prolongée jusqu’à une heure assez avancée, dans les jardins du château, où la plèbe avait été admise à danser et à s’abreuver très abondamment.
Nous avions presque tous nos convives, moins ceux que nous avions voulu seulement compromettre. Les invitations ayant été faites à très bref délai, brièveté qui du reste était excusée par la circonstance, c’était chose plaisante de voir, jusqu’au moment de se mettre à table, défiler les lettres d’excuses que Sallenauve avait ordonné de lui apporter au salon, à mesure de leur arrivée. A chaque lettre qu’il décachetait, il avait soin de dire à haute voix: C’est M. le sous-préfet, c’est M. le procureur du roi, c’est M. son substitut qui m’expriment leur regret de ne pouvoir se rendre à mon invitation. Tous ces refus de concours étaient accueillis par les sourires et chuchotements de l’assistance, mais quand parut la lettre de Beauvisage, et que Dorlange annonça l’impossibilité où se trouvait M. le maire de correspondre à sa politesse, autant pour le fond que pour la forme, l’hilarité devint bruyante et générale, et elle ne fut suspendue que par l’entrée d’un M. Martener, juge d’instruction, qui faisait, en venant dîner, un acte de haut courage. Il faut remarquer cependant que, de sa nature, un juge d’instruction est quelque chose de divisible. Par le côté du juge il est inamovible, et il n’y a en lui de sujet au changement que son titre, le léger supplément de traitement qui lui est alloué et le privilége de décerner des mandats et d’interroger les voleurs, droits superbes qui, d’un trait de plume, peuvent lui être retirés par la chancellerie. Enfin, mettons qu’au moins M. Martener est un demi-brave; du reste il fut accueilli comme une lune tout entière.
A côté de la présence du duc de Maufrigneuse, de celle de Darthez et de celle surtout de Monseigneur l’évêque, qui est pour quelques jours au château de Cinq-Cygne, une absence qui fit une sensation profonde, quoique l’excuse, envoyée dès le matin, n’ait pas été proclamée en séance publique, ce fut celle de l’ancien notaire Grévin. Pour le comte de Gondreville, aussi délinquant, il n’y avait rien à dire: la perte toute récente de son petit-fils, Charles Keller, ne lui permettait pas de se trouver à la réunion, et en lui adressant une invitation conditionnelle, Sallenauve avait eu soin dans sa lettre de se faire à lui-même le refus. Mais Grévin, le bras droit du comte de Gondreville pour lequel il a eu des dévouements, certes plus compromettants et plus difficiles que celui de dîner en ville; Grévin ne venant pas, ne semblait-il pas témoigner par là que son patron tenait encore pour la candidature aujourd’hui à peu près désertée de Beauvisage? et cette influence qui se dérobait, comme on dit dans la langue du sport, était vraiment pour nous d’assez grande considération. Maître Achille Pigoult, le successeur de Grévin, essaya bien d’objecter que le vieillard vivait dans une retraite absolue et qu’à grand’peine, deux ou trois fois par an, on pouvait l’avoir à dîner chez son gendre. Mais on rétorqua vivement l’argument, en faisant remarquer qu’à un dîner donné par le sous-préfet, pour mettre en rapport la famille Beauvisage avec M. Maxime de Trailles, Grévin avait parfaitement accepté d’être l’un des convives. Nous aurons donc encore, du côté du château de Gondreville, un certain tirage, et il faudra, je crois, que la mère Marie-des-Anges se décide à user de sa botte secrète.