Le dîner ayant pour prétexte l’inauguration de la sainte Ursule, qui, chez les dames Ursulines, ne pouvait être célébrée par un banquet, Sallenauve l’avait belle, au dessert, pour porter un toast: «A la mère des pauvres; à la sainte et noble intelligence qui, depuis cinquante ans, rayonne sur toute la Champagne, et à laquelle doit être attribué le nombre prodigieux de femmes distinguées et accomplies qui font l’ornement de cette belle contrée!» Si vous saviez comme moi, madame, quelle contrée c’est que la Champagne Pouilleuse, vous vous diriez, en lisant la phrase que je vous reproduis, ou à peu près, que Sallenauve est un grand misérable, et que la passion d’être député peut rendre un homme capable des plus effroyables énormités. Est-ce donc la peine, pour un homme qui ordinairement se respecte, d’assumer sur lui le courage d’un mensonge assez gros pour arriver à la dimension d’un crime, quand, mieux que son infâme toast, une petite chose à laquelle il n’a pas pensé, qui n’est pas de son fait, et dont tout l’honneur doit être reporté à la capricieuse agrégation des atomes crochus, allait, mieux que tous les discours du monde, le recommander à la sympathie des électeurs!

Vous-même m’avez dit, madame, que votre fils Armand trouvait à Sallenauve une grande ressemblance avec les portraits de Danton; mais c’est qu’il paraît que cette remarque est juste, car elle était faite aussi autour de moi, non pas sur des portraits, mais sur le vivant, par plusieurs des convives qui avaient connu et pratiqué le grand révolutionnaire. Laurent Goussard, comme chef de parti, n’avait pas manqué d’être convié. Il n’a pas seulement, ainsi que je vous le disais l’autre jour, été l’ami de Danton; il aurait été aussi quelque peu son beau-frère: Danton, qui fut assez vert galant, ayant pendant quelques années courtisé une sœur de l’honnête meunier, et, comme dit la chanson, vu la meunière. Eh bien! il faut que la ressemblance soit très frappante, car, après le dîner, pendant qu’on prenait le café, comme le digne homme avait la tête un peu échauffée par les fumées du vin du pays qui n’avait pas été ménagé, vous l’imaginez bien, il s’approche de Sallenauve et lui demande tout cru s’il ne se serait pas par hasard trompé de père et s’il pourrait affirmer que Danton ne fût pas pour quelque chose dans sa façon?

Sallenauve prit gaiement la chose, et fit simplement ce calcul: «Danton est mort le 5 avril 1793. Pour être son fils il faudrait que je fusse né au plus tard en 94, j’aurais donc aujourd’hui quarante-cinq ans. Or, l’acte de l’état civil où j’étais inscrit comme né de père et mère inconnus, et j’espère aussi un peu mon visage, me font naître en 1809, et ne m’accordent que juste trente ans.»

—Vous avez raison, répondit Laurent Goussard, les chiffres aplatissent mon idée; mais c’est égal, nous vous nommerons tout de même.

Et je crois que cet homme a raison; ce caprice de ressemblance sera dans l’élection d’un poids immense. Il ne faut pas croire, en effet, madame, que, malgré les funestes souvenirs qui entourent sa mémoire, Danton soit pour les gens d’Arcis un objet d’horreur et d’exécration. D’abord le temps l’a épuré; alors est resté un grand caractère et une forte intelligence dont on est fier d’être le compatriote: à Arcis, les raretés et les curiosités sont rares, et l’on vous y parle de Danton comme à Marseille on vous parle de la Canebière. Heureuse donc la ressemblance avec ce Dieu, dont le culte n’est pas borné à l’enceinte de la ville, mais s’étend aussi à sa banlieue et environs! Ces élections extra muros sont parfois d’une naïveté curieuse, et les contradictions ne les gênent guère. Quelques agents, dépêchés dans le pays circonvoisin, ont déjà exploité cette lointaine parité de traits; et comme, dans la propagande champêtre, la question est bien moins de frapper juste, que de frapper fort, la version de Laurent Goussard, tout apocryphe qu’elle soit, est colportée dans les communes rurales avec un aplomb qui ne trouve pas un contradicteur. Pendant que cette prétendue origine révolutionnaire fait les affaires de notre ami, on les fait encore, d’un autre côté, en disant aux braves électeurs qu’on veut embaucher, quelque chose de plus vrai et qui ne frappe pas moins leurs esprits. C’est ce monsieur, va-t-on leur répétant, qui a acheté le château d’Arcis; et comme le château d’Arcis, qui plane au-dessus de la ville, est connu de toute la contrée, c’est à ces bonnes gens comme un point de repère; mais, en même temps, toujours prêts à retourner aux vieux souvenirs du passé, bien moins morts et enterrés qu’on ne pourrait se le figurer: Ah! c’est le seigneur du château, disent-ils, en donnant de l’idée qu’on leur présente une traduction respectueuse et libre.

Et voilà, madame, sauf votre respect, comment se traite la cuisine électorale et la manière dont s’opère la cuisson d’un député.

XVI.—MARIE-GASTON A MADAME DE L’ESTORADE.

Arcis-sur-Aube, 11 mai 1839.

Madame,

Vous me faites l’honneur de me dire que mes lettres vous amusent, et vous m’engagez à ne pas craindre de les multiplier. Cela n’est-il pas pour moi bien humiliant, et après l’affreux malheur qui a été le premier lien de notre connaissance, m’est-il encore permis, dans tout le reste de ma vie, de me montrer un homme amusant? Mais, je vous l’ai dit, je suis ici dans une atmosphère qui me grise. Il m’a pris comme une passion du succès de Sallenauve, et, en ma qualité d’esprit sombre et chagrin, peut-être encore une passion plus forte d’empêcher le triomphe de l’ineptie et de la sottise patronnée par le vil intérêt et l’intrigue. Merci donc, monsieur de Trailles, de l’exhibition que vous nous avez faite de votre burlesque beau-père! Vous êtes parvenu à m’intéresser à quelque chose: par moments, je ris plus souvent que je m’indigne, mais pendant ce temps-là j’oublie.