—Oh! alors maintenant si tu deviens bienfaitrice de couvents, avec ton autre vice de pêcher à la ligne, tu vas être une fille agréable à fréquenter.
—Tu ne me fréquenteras toujours pas longtemps, car je pars ce soir, et je te laisse à ton joli métier.
—Tiens! tu te retires aux Carmélites?
—Les Carmélites, répondit spirituellement Antonia, c’est bon, mon vieux, quand on quitte des Louis XIV.
Ces filles, même les plus ignorantes, savent toute l’histoire de La Vallière, dont elles eussent à coup sûr fait leur patronne si sœur Louise de la Miséricorde eût été canonisée.
Je ne sais comment s’y prit la mère Marie-des-Anges; mais ce matin, on a vu la voiture du comte de Gondreville arrêtée à la porte du couvent; le miracle, entendons-nous bien, ne consiste pas à avoir évoqué ce vieux singe: car du moment qu’il avait été avisé d’une somme de dix mille francs à payer, quoique la somme ne dût pas sortir de sa bourse, mais bien de celle de Keller, il avait dû se presser d’accourir; c’était de l’argent de famille; et puis les avares comme lui se passionnent même pour la perte du bien d’autrui quand ils ne le trouvent pas bien dépensé.
Mais la mère Marie-des-Anges ne s’était pas contentée de l’attirer à la communauté; apparemment aussi elle fit nos affaires. En sortant, le pair de France se rendit chez son ami Grévin: et, dans la journée, celui-ci dit à plusieurs personnes que, décidément, son gendre était par trop stupide; qu’il venait encore de se compromettre avec l’histoire de cette Parisienne, et qu’il n’y aurait jamais rien à faire de lui. En même temps on a été informé que les curés des deux paroisses avaient reçu, par les mains de la mère Marie-des-Anges, une somme de mille écus à se partager entre leurs pauvres et à elle remise par un bienfaiteur qui désirait ne pas être connu.
Sallenauve est furieux parce que quelques-uns de nos agents s’en vont disant partout qu’il est ce bienfaiteur anonyme, et bien des gens le croient, quoique l’histoire du billet Keller ait beaucoup couru et que l’honneur de cette générosité pût être facilement reporté à son auteur véritable. Mais quand on a une fois le vent en poupe, on ne peut le mesurer mathématiquement à chaque voile et souvent il faut en prendre plus qu’on n’en veut. M. Maxime de Trailles ne décolère pas, il y a tout lieu de croire que l’échec qu’il doit voir maintenant inévitable, enterre avec lui son mariage. Il faut dire de sa mésaventure la phrase consacrée pour les auteurs malheureux, que c’est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.
Quel curieux homme, madame, que cet organiste, qui, comme un de nos grands médecins, dont il n’est pourtant pas parent, s’appelle Bricheteau. On n’a pas plus d’activité, plus de présence d’esprit, plus de dévouement et plus d’intelligence, et il n’y a pas deux hommes en Europe qui touchent de l’orgue comme lui. Vous qui ne voulez pas que Naïs soit une pianoteuse, vous devriez bien le lui donner pour maître. Voilà un homme qui lui apprendrait vraiment la musique, et celui-ci ne vous paraîtrait pas d’une grandeur inquiétante, car il a autant de modestie que de talent: auprès de Sallenauve, c’est un caniche, aussi adroit, aussi fidèle, et je dirais aussi laid, si avec une physionomie bonne et ouverte, comme la sienne, on pouvait ne pas être tenu pour beau.
A ce chapitre s’arrête le manuscrit laissé par M. de Balzac. Après sa mort, ce roman a été continué par un autre auteur; mais les œuvres de M. de Balzac ne devant contenir que ce qui fut écrit par lui, nous n’avons pas joint cette continuation qui, d’ailleurs fort longue, eût nécessité tout un volume de plus.