Lucien signa machinalement le procès-verbal, et il en parapha les renvois en obéissant aux indications de Coquart avec la douceur de la victime résignée. Un seul détail en dira plus sur l’état où il se trouvait qu’une peinture minutieuse. L’annonce de sa confrontation avec Jacques Collin avait séché sur sa figure les gouttelettes de sueur, ses yeux secs brillaient d’un éclat insupportable. Enfin il devint, en un moment rapide comme l’éclair, ce qu’était Jacques Collin, un homme de bronze.
Chez les gens dont le caractère ressemble à celui de Lucien, et que Jacques Collin avait si bien analysé, ces passages subits d’un état de démoralisation complète à un état quasiment métallique, tant les forces humaines se tendent, sont les plus éclatants phénomènes de la vie des idées. La volonté revient, comme l’eau disparue d’une source; elle s’infuse dans l’appareil préparé pour le jeu de sa substance constitutive inconnue; et, alors, le cadavre se fait homme, et l’homme s’élance plein de force à des luttes suprêmes.
Lucien mit la lettre d’Esther sur son cœur avec le portrait qu’elle lui avait renvoyé. Puis il salua dédaigneusement monsieur Camusot, et marcha d’un pas ferme dans les corridors entre deux gendarmes.
—C’est un profond scélérat! dit le juge à son greffier pour se venger du mépris écrasant que le poëte venait de lui témoigner. Il a cru se sauver en livrant son complice.
—Des deux, dit Coquart timidement, le forçat est le plus corsé...
—Je vous rends votre liberté pour aujourd’hui, Coquart, dit le juge. En voilà bien assez. Renvoyez les gens qui attendent, en les prévenant de revenir demain. Ah! vous irez sur-le-champ chez monsieur le procureur général savoir s’il est encore dans son cabinet; s’il y est, demandez un moment d’audience pour moi. Oh! il y sera, reprit-il après avoir regardé l’heure à une méchante horloge de bois peint en vert et à filets dorés. Il est quatre heures moins un quart.
Ces interrogations, qui se lisent si rapidement, étant entièrement écrites, les demandes aussi bien que les réponses, prennent un temps énorme. C’est une des causes de la lenteur des instructions criminelles et de la durée des détentions préventives. Pour les petits, c’est la ruine, pour les riches, c’est la honte; car pour eux un élargissement immédiat répare, autant qu’il peut être réparé, le malheur d’une arrestation. Voilà pourquoi les deux scènes qui viennent d’être fidèlement reproduites avaient employé tout le temps consumé par Asie à déchiffrer les ordres du maître, à faire sortir une duchesse de son boudoir et à donner de l’énergie à madame de Sérisy.
En ce moment, Camusot, qui songeait à tirer parti de son habileté, prit les deux interrogatoires, les relut et se proposait de les montrer au procureur général en lui demandant son avis. Pendant la délibération à laquelle il se livrait, son huissier revint pour lui dire que le valet de chambre de madame la comtesse de Sérisy voulait absolument lui parler. Sur un signe de Camusot, un valet de chambre, vêtu comme un maître, entra, regarda l’huissier et le magistrat alternativement, et dit:—C’est bien à monsieur Camusot que j’ai l’honneur...
—Oui, répondirent le juge et l’huissier.
Camusot prit une lettre que lui tendit le domestique, et lut ce qui suit: