—Ah! se disait-il en se croisant les bras, autrefois le pouvoir avait la ressource des évocations... Notre manie d’égalité (il n’osait pas dire de légalité, comme l’a courageusement avoué dernièrement un poëte à la Chambre) tuera ce temps-ci...

Ce digne magistrat connaissait l’entraînement et les malheurs des attachements illicites. Esther et Lucien avaient repris, comme on l’a vu, l’appartement où le comte de Granville avait vécu maritalement et secrètement avec mademoiselle de Bellefeuille, et d’où elle s’était enfuie un jour, enlevée par un misérable (Voir Un Double Ménage, Scènes de la vie privée).

Au moment où le procureur général se disait:—Camusot nous aura fait quelque sottise! le juge d’instruction frappa deux coups à la porte du cabinet.

—Eh bien! mon cher Camusot, comment va l’affaire dont je vous parlais ce matin?

—Mal, monsieur le comte, lisez et jugez-en vous-même...

Il tendit les deux procès-verbaux des interrogatoires à monsieur de Granville, qui prit son lorgnon et alla lire dans l’embrasure de la croisée. Ce fut une lecture rapide.

—Vous avez fait votre devoir, dit le procureur général d’une voix émue. Tout est dit, la Justice aura son cours... Vous avez fait preuve de trop d’habileté pour qu’on se prive jamais d’un juge d’instruction tel que vous...

Monsieur de Granville aurait dit à Camusot:—Vous resterez pendant toute votre vie juge d’instruction!... il n’aurait pas été plus explicite que dans sa phrase complimenteuse. Camusot eut froid dans les entrailles.

—Madame la duchesse de Maufrigneuse, à qui je dois beaucoup, m’avait prié....

—Ah! la duchesse de Maufrigneuse!... dit Granville en interrompant le juge, c’est vrai... Vous n’avez cédé, je le vois, à aucune influence. Vous avez bien fait, monsieur, vous serez un grand magistrat...