—Monsieur le marquis, reprit l’abbé Gudin avec hauteur, vous scandaliserez toute la Bretagne en donnant ce bal à Saint-James. C’est des prédicateurs, et non des danseurs qui remueront nos villages. Ayez des fusils et non des violons.
—L’abbé, vous avez assez d’esprit pour savoir que ce n’est que dans une assemblée générale de tous nos partisans que je verrai ce que je puis entreprendre avec eux. Un dîner me semble plus favorable pour examiner leurs physionomies et connaître leurs intentions que tous les espionnages possibles, dont, au surplus, j’ai horreur; nous les ferons causer le verre en main.
Marie tressaillit en entendant ces paroles, car elle conçut le projet d’aller à ce bal, et de s’y venger.
—Me prenez-vous pour un idiot avec votre sermon sur la danse? reprit Montauran. Ne figureriez-vous pas de bon cœur dans une chaconne pour vous retrouver rétablis sous votre nouveau nom de Pères de la Foi!... Ignorez-vous que les Bretons sortent de la messe pour aller danser! Ignorez-vous aussi que messieurs Hyde de Neuville et d’Andigné ont eu il y a cinq jours une conférence avec le premier Consul sur la question de rétablir Sa Majesté Louis XVIII. Si je m’apprête en ce moment pour aller risquer un coup de main si téméraire, c’est uniquement pour ajouter à ces négociations le poids de nos souliers ferrés. Ignorez-vous que tous les chefs de la Vendée et même Fontaine parlent de se soumettre. Ah! monsieur, l’on a évidemment trompé les princes sur l’état de la France. Les dévouements dont on les entretient sont des dévouements de position. L’abbé, si j’ai mis le pied dans le sang, je ne veux m’y mettre jusqu’à la ceinture qu’à bon escient. Je me suis dévoué au Roi et non pas à quatre cerveaux brûlés, à des hommes perdus de dettes comme Rifoël, à des chauffeurs, à...
—Dites tout de suite, monsieur, à des abbés qui perçoivent des contributions sur le grand chemin pour soutenir la guerre, reprit l’abbé Gudin.
—Pourquoi ne le dirais-je pas? répondit aigrement le marquis. Je dirai plus, les temps héroïques de la Vendée sont passés...
—Monsieur le marquis, nous saurons faire des miracles sans vous.
—Oui, comme celui de Marie Lambrequin, répondit en riant le marquis. Allons, sans rancune, l’abbé! Je sais que vous payez de votre personne, et tirez un Bleu aussi bien que vous dites un oremus. Dieu aidant, j’espère vous faire assister, une mître en tête, au sacre du Roi.
Cette dernière phrase eut sans doute un pouvoir magique sur l’abbé, car on entendit sonner une carabine, et il s’écria: —J’ai cinquante cartouches dans mes poches, monsieur le marquis, et ma vie est au Roi.
—Voilà encore un de mes débiteurs, dit l’avare à mademoiselle de Verneuil. Je ne parle pas de cinq à six cents malheureux écus qu’il m’a empruntés, mais d’une dette de sang qui, j’espère, s’acquittera. Il ne lui arrivera jamais autant de mal que je lui en souhaite, à ce sacré jésuite; il avait juré la mort de mon frère, et soulevait le pays contre lui. Pourquoi? parce que le pauvre homme avait eu peur des nouvelles lois. Après avoir appliqué son oreille à un certain endroit de sa cachette: —Les voilà qui décampent, tous ces brigands-là, dit-il. Ils vont faire encore quelque miracle! Pourvu qu’ils n’essaient pas de me dire adieu comme la dernière fois, en mettant le feu à la maison.