Après environ une demi-heure, pendant laquelle mademoiselle de Verneuil et d’Orgemont se regardèrent comme si chacun d’eux eût regardé un tableau, la voix rude et grossière de Galope-chopine cria doucement: —Il n’y a plus de danger, monsieur d’Orgemont. Mais, cette fois-ci, j’ai ben gagné mes trente écus.

—Mon enfant, dit l’avare, jurez-moi de fermer les yeux.

Mademoiselle de Verneuil plaça une de ses mains sur ses paupières; mais, pour plus de secret, le vieillard souffla la lampe, prit sa libératrice par la main, l’aida à faire sept ou huit pas dans un passage difficile; au bout de quelques minutes, il lui dérangea doucement la main, elle se vit dans la chambre que le marquis de Montauran venait de quitter et qui était celle de l’avare.

—Ma chère enfant, lui dit le vieillard, vous pouvez partir. Ne regardez pas ainsi autour de vous. Vous n’avez sans doute pas d’argent? Tenez, voici dix écus; il y en a de rognés, mais ils passeront. En sortant du jardin, vous trouverez un sentier qui conduit à la ville, ou, comme on dit maintenant, au District. Mais les Chouans sont à Fougères, il n’est pas présumable que vous puissiez y rentrer de sitôt; ainsi, vous pourrez avoir besoin d’un sûr asile. Retenez bien ce que je vais vous dire, et n’en profitez que dans un extrême danger. Vous verrez sur le chemin qui mène au Nid-aux-crocs par le val de Gibarry une ferme où demeure le Grand-Cibot, dit Galope-chopine, entrez-y en disant à sa femme: —bonjour, Bécanière! et Barbette vous cachera. Si Galope-chopine vous découvrait, ou il vous prendra pour l’esprit, s’il fait nuit; ou dix écus l’attendriront, s’il fait jour. Adieu! nos comptes sont soldés. Si vous vouliez, dit il en montrant par un geste les champs qui entouraient sa maison, tout cela serait à vous!

Mademoiselle de Verneuil jeta un regard de remercîment à cet être singulier, et réussit à lui arracher un soupir dont les tons furent très-variés.

—Vous me rendrez sans doute mes dix écus, remarquez bien que je ne parle pas d’intérêts, vous les remettrez à mon crédit chez maître Patrat, le notaire de Fougères qui, si vous le vouliez, ferait notre contrat, beau trésor. Adieu.

—Adieu, dit-elle en souriant et le saluant de la main.

—S’il vous faut de l’argent, lui cria-t-il, je vous en prêterai à cinq! Oui, à cinq seulement. Ai-je dit cinq? Elle était partie. —Ça m’a l’air d’être une bonne fille; cependant, je changerai le secret de ma cheminée. Puis il prit un pain de douze livres, un jambon et rentra dans sa cachette.

Lorsque mademoiselle de Verneuil marcha dans la campagne, elle crut renaître, la fraîcheur du matin ranima son visage qui depuis quelques heures lui semblait frappé par une atmosphère brûlante. Elle essaya de trouver le sentier indiqué par l’avare; mais, depuis le coucher de la lune, l’obscurité était devenue si forte, qu’elle fut forcée d’aller au hasard. Bientôt la crainte de tomber dans les précipices la prit au cœur, et lui sauva la vie; car elle s’arrêta tout à coup en pressentant que la terre lui manquerait si elle faisait un pas de plus. Un vent plus frais qui caressait ses cheveux, le murmure des eaux, l’instinct, tout servit à lui indiquer qu’elle se trouvait au bout des rochers de Saint-Sulpice. Elle passa les bras autour d’un arbre, et attendit l’aurore en de vives anxiétés, car elle entendait un bruit d’armes, de chevaux et de voix humaines. Elle rendit grâces à la nuit qui la préservait du danger de tomber entre les mains des Chouans, si, comme le lui avait dit l’avare, ils entouraient Fougères.

Semblables à des feux nuitamment allumés pour un signal de liberté, quelques lueurs légèrement pourprées passèrent par-dessus les montagnes dont les bases conservèrent des teintes bleuâtres qui contrastèrent avec les nuages de rosée flottant sur les vallons. Bientôt un disque de rubis s’éleva lentement à l’horizon, les cieux le reconnurent; les accidents du paysage, le clocher de Saint-Léonard, les rochers, les prés ensevelis dans l’ombre reparurent insensiblement, et les arbres situés sur les cimes se dessinèrent dans ses feux naissants. Le soleil se dégagea par un gracieux élan du milieu de ses rubans de feu, d’ocre et saphir. Sa vive lumière s’harmonia par lignes égales, de colline en colline, déborda de vallons en vallons. Les ténèbres se dissipèrent, le jour accabla la nature. Une brise piquante frissonna dans l’air, les oiseaux chantèrent, la vie se réveilla partout. Mais à peine la jeune fille avait-elle eu le temps d’abaisser ses regards sur les masses de ce paysage si curieux, que, par un phénomène assez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s’étendirent en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu’aux plus hautes collines, ensevelirent ce riche bassin sous un manteau de neige. Bientôt mademoiselle de Verneuil crut revoir une de ces mers de glace qui meublent les Alpes. Puis cette nuageuse atmosphère roula des vagues comme l’Océan, souleva des lames impénétrables qui se balancèrent avec mollesse, ondoyèrent, tourbillonnèrent violemment, contractèrent aux rayons du soleil des teintes d’un rose vif, en offrant çà et là les transparences d’un lac d’argent fluide. Tout à coup le vent du nord souffla sur cette fantasmagorie et dissipa les brouillards qui déposèrent une rosée pleine d’oxyde sur les gazons. Mademoiselle de Verneuil put alors apercevoir une immense masse brune placée sur les rochers de Fougères. Sept à huit cents Chouans armés s’agitaient dans le faubourg Saint-Sulpice comme des fourmis dans une fourmilière. Les environs du château occupés par trois mille hommes arrivés comme par magie furent attaqués avec fureur. Cette ville endormie, malgré ses remparts verdoyants et ses vieilles tours grises, aurait succombé, si Hulot n’eût pas veillé. Une batterie cachée sur une éminence qui se trouve au fond de la cuvette que forment les remparts, répondit au premier feu des Chouans en les prenant en écharpe sur le chemin du château. La mitraille nettoya la route, et la balaya. Puis, une compagnie sortit de la porte Saint-Sulpice, profita de l’étonnement des Chouans, se mit en bataille sur le chemin et commença sur eux un feu meurtrier. Les Chouans n’essayèrent pas de résister, en voyant les remparts du château se couvrir de soldats comme si l’art du machiniste y eût appliqué des lignes bleues, et le feu de la forteresse protéger celui des tirailleurs républicains. Cependant d’autres Chouans, maîtres de la petite vallée du Nançon, avaient gravi les galeries du rocher et parvenaient à la Promenade, où ils montèrent; elle fut couverte de peaux de bique qui lui donnèrent l’apparence d’un toit de chaume bruni par le temps. Au même moment, de violentes détonations se firent entendre dans la partie de la ville qui regardait la vallée du Couësnon. Évidemment Fougères, attaqué sur tous les points, était entièrement cerné. Le feu qui se manifesta sur le revers oriental du rocher prouvait même que les Chouans incendiaient les faubourgs. Cependant les flammèches qui s’élevaient des toits de genêt ou de bardeau cessèrent bientôt, et quelques colonnes de fumée noire indiquèrent que l’incendie s’éteignait. Des nuages blancs et bruns dérobèrent encore une fois cette scène à mademoiselle de Verneuil, mais le vent dissipa bientôt ce brouillard de poudre. Déjà, le commandant républicain avait fait changer la direction de sa batterie de manière à pouvoir prendre successivement en file la vallée du Nançon, le sentier de la Reine et le rocher, quand du haut de la Promenade, il vit ses premiers ordres admirablement bien exécutés. Deux pièces placées au poste de la porte Saint-Léonard abattirent la fourmilière de Chouans qui s’étaient emparés de cette position; tandis que les gardes nationaux de Fougères, accourus en hâte sur la place de l’Église, achevèrent de chasser l’ennemi.