—Maintenant, reprit-elle après une pause, causons. Francine, donne-nous des lumières, ma fille.
Elle amena fort adroitement la conversation sur le temps qui était, en si peu d’années, devenu l’ancien régime. Elle reporta si bien le comte à cette époque par la vivacité de ses observations et de ses tableaux; elle donna tant d’occasions au gentilhomme d’avoir de l’esprit, par la complaisante finesse avec laquelle elle lui ménagea des reparties, que le comte finit par trouver qu’il n’avait jamais été si aimable, et cette idée l’ayant rajeuni, il essaya de faire partager à cette séduisante personne la bonne opinion qu’il avait de lui-même. Cette malicieuse fille se plut à essayer sur le comte tous les ressorts de sa coquetterie, elle put y mettre d’autant plus d’adresse que c’était un jeu pour elle. Ainsi, tantôt elle laissait croire à de rapides progrès, et tantôt, comme étonnée de la vivacité du sentiment qu’elle éprouvait, elle manifestait une froideur qui charmait le comte, et qui servait à augmenter insensiblement cette passion impromptue. Elle ressemblait parfaitement à un pêcheur qui de temps en temps lève sa ligne pour reconnaître si le poisson mord à l’appât. Le pauvre comte se laissa prendre à la manière innocente dont sa libératrice avait accepté deux ou trois compliments assez bien tournés. L’émigration, la République, la Bretagne et les Chouans se trouvèrent alors à mille lieues de sa pensée. Hulot se tenait droit, immobile et silencieux comme le dieu Terme. Son défaut d’instruction le rendait tout à fait inhabile à ce genre de conversation, il se doutait bien que les deux interlocuteurs devaient être très-spirituels; mais tous les efforts de son intelligence ne tendaient qu’à les comprendre, afin de savoir s’ils ne complotaient pas à mots couverts contre la République.
—Montauran, mademoiselle, disait le comte, a de la naissance, il est bien élevé, joli garçon; mais il ne connaît pas du tout la galanterie. Il est trop jeune pour avoir vu Versailles. Son éducation a été manquée, et, au lieu de faire des noirceurs, il donnera des coups de couteau. Il peut aimer violemment, mais il n’aura jamais cette fine fleur de manières qui distinguait Lauzun, Adhémar, Coigny, comme tant d’autres!... Il n’a point l’art aimable de dire aux femmes de ces jolis riens qui, après tout, leur conviennent mieux que ces élans de passion par lesquels on les a bientôt fatiguées. Oui, quoique ce soit un homme à bonnes fortunes, il n’en a ni le laissez-aller, ni la grâce.
—Je m’en suis bien aperçue, répondit Marie.
—Ah! se dit le comte, elle a eu une inflexion de voix et un regard qui prouvent que je ne tarderai pas à être du dernier bien avec elle; et ma foi, pour lui appartenir, je croirai tout ce qu’elle voudra que je croie.
Il lui offrit la main, le dîner était servi. Mademoiselle de Verneuil fit les honneurs du repas avec une politesse et un tact qui ne pouvaient avoir été acquis que par l’éducation et dans la vie recherchée de la cour.
—Allez-vous-en, dit-elle à Hulot en sortant de table, vous lui feriez peur, tandis que si je suis seule avec lui, je saurai bientôt tout ce que j’ai besoin d’apprendre; il en est au point où un homme me dit tout ce qu’il pense et ne voit plus que par mes yeux.
—Et après? demanda le commandant en ayant l’air de réclamer le prisonnier.
—Oh! libre, répondit-elle, il sera libre comme l’air.
—Il a cependant été pris les armes à la main.