—Ces défenseurs de Dieu, chrétiens, vous ont donné l’exemple du devoir, dit-il. N’êtes-vous pas honteux de ce qu’on peut dire de vous dans le paradis? Sans ces bienheureux qui ont dû y être reçus à bras ouverts par tous les saints, Notre-Seigneur pourrait croire que votre paroisse est habitée par des Mahumétisches!... Savez-vous, mes gars, ce qu’on dit de vous dans la Bretagne, et chez le roi?... Vous ne le savez point, n’est-ce pas? Je vais vous le dire: —«Comment, les Bleus ont renversé les autels, ils ont tué les recteurs, ils ont assassiné le roi et la reine, ils veulent prendre tous les paroissiens de Bretagne pour en faire des Bleus comme eux et les envoyer se battre hors de leurs paroisses, dans des pays bien éloignés où l’on court risque de mourir sans confession et d’aller ainsi pour l’éternité dans l’enfer, et les gars de Marignay, à qui l’on a brûlé leur église, sont restés les bras ballants? Oh! oh! Cette République de damnés a vendu à l’encan les biens de Dieu et ceux des seigneurs, elle en a partagé le prix entre ses Bleus; puis, pour se nourrir d’argent comme elle se nourrit de sang, elle vient de décréter de prendre trois livres sur les écus de six francs, comme elle veut emmener trois hommes sur six, et les gars de Marignay n’ont pas pris leurs fusils pour chasser les Bleus de Bretagne? Ah! ah!... le paradis leur sera refusé, et ils ne pourront jamais faire leur salut!» Voilà ce qu’on dit de vous. C’est donc de votre salut, chrétiens, qu’il s’agit. C’est votre âme que vous sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne d’Auray elle-même m’est apparue avant-hier à deux heures et demie. Elle m’a dit comme je vous le dis: —«Tu es un prêtre de Marignay? —Oui, madame, prêt à vous servir. —Eh! bien, je suis sainte Anne d’Auray, tante de Dieu, à la mode de Bretagne. Je suis toujours à Auray et encore ici, parce que je suis venue pour que tu dises aux gars de Marignay qu’il n’y a pas de salut à espérer pour eux s’ils ne s’arment pas. Aussi, leur refuseras-tu l’absolution de leurs péchés, à moins qu’ils ne servent Dieu. Tu béniras leurs fusils, et les gars qui seront sans péché ne manqueront pas les Bleus, parce que leurs fusils seront consacrés!...» Elle a disparu en laissant sous le chêne de la Patte-d’oie, une odeur d’encens. J’ai marqué l’endroit. Une belle vierge de bois y a été placée par M. le recteur de Saint-James. Or, la mère de Pierre Leroi dit Marche-à-terre, y étant venue prier, le soir a été guérie de ses douleurs, à cause des bonnes œuvres de son fils. La voilà au milieu de vous et vous la verrez de vos yeux marchant toute seule. C’est un miracle fait, comme la résurrection du bienheureux Marie Lambrequin, pour vous prouver que Dieu n’abandonnera jamais la cause des Bretons quand ils combattront pour ses serviteurs et pour le roi. Ainsi, mes chers frères, si vous voulez faire votre salut et vous montrer les défenseurs du Roi notre seigneur, vous devez obéir à tout ce que vous commandera celui que le roi a envoyé et que nous nommons le Gars. Alors vous ne serez plus comme des Mahumétisches, et vous vous trouverez avec tous les gars de toute la Bretagne, sous la bannière de Dieu. Vous pourrez reprendre dans les poches des Bleus tout l’argent qu’ils auront volé; car, si pendant que vous faites la guerre vos champs ne sont pas semés, le Seigneur et le Roi vous abandonnent les dépouilles de ses ennemis. Voulez-vous, chrétiens, qu’il soit dit que les gars du Marignay sont en arrière des gars du Morbihan, des gars de Saint-Georges, de ceux de Vitré, d’Antrain, qui tous sont au service de Dieu et du Roi? Leur laisserez-vous tout prendre? Resterez-vous comme des hérétiques, les bras croisés, quand tant de Bretons font leur salut et sauvent leur Roi? —Vous abandonnerez tout pour moi! a dit l’Évangile. N’avons-nous pas déjà abandonné les dîmes, nous autres! Abandonnez donc tout pour faire cette guerre sainte! Vous serez comme les Machabées. Enfin tout vous sera pardonné. Vous trouverez au milieu de vous les recteurs et leurs curés, et vous triompherez! Faites attention à ceci, chrétiens, dit-il en terminant, pour aujourd’hui seulement nous avons le pouvoir de bénir vos fusils. Ceux qui ne profiteront pas de cette faveur, ne retrouveront plus la sainte d’Auray aussi miséricordieuse, et elle ne les écouterait plus comme elle l’a fait dans la guerre précédente.
Cette prédication, soutenue par l’éclat d’un organe emphatique et par des gestes multipliés qui mirent l’orateur tout en eau, produisit en apparence peu d’effet. Les paysans immobiles et debout, les yeux attachés sur l’orateur, ressemblaient à des statues; mais mademoiselle de Verneuil remarqua bientôt que cette attitude générale était le résultat d’un charme jeté par l’abbé sur cette foule. Il avait, à la manière de grands acteurs, manié tout son public comme un seul homme, en parlant aux intérêts et aux passions. N’avait-il pas absous d’avance les excès, et délié les seuls liens qui retinssent ces hommes grossiers dans l’observation des préceptes religieux et sociaux. Il avait prostitué le sacerdoce aux intérêts politiques; mais, dans ces temps de révolution, chacun faisait, au profit de son parti, une arme de ce qu’il possédait, et la croix pacifique de Jésus devenait un instrument de guerre aussi bien que le soc nourricier des charrues. Ne rencontrant aucun être avec lequel elle pût s’entendre, mademoiselle de Verneuil se retourna pour regarder Francine, et ne fut pas médiocrement surprise de lui voir partager cet enthousiasme, car elle disait dévotieusement son chapelet sur celui de Galope-chopine qui le lui avait sans doute abandonné pendant la prédication.
—Francine! lui dit-elle à voix basse, tu as donc peur d’être une Mahumétische?
—Oh! mademoiselle, répliqua la Bretonne, voyez donc là-bas la mère de Pierre qui marche...
L’attitude de Francine annonçait une conviction si profonde, que Marie comprit alors tout le secret de ce prône, l’influence du clergé sur les campagnes, et les prodigieux effets de la scène qui commença.
Les paysans les plus voisins de l’autel s’avancèrent un à un, et s’agenouillèrent en offrant leurs fusils au prédicateur qui les remettait sur l’autel. Galope-chopine se hâta d’aller présenter sa vieille canardière. Les trois prêtres chantèrent l’hymne du Veni Creator tandis que le célébrant enveloppait ces instruments de mort dans un nuage de fumée bleuâtre, en décrivant des dessins qui semblaient s’entrelacer. Lorsque la brise eut dissipé la vapeur de l’encens, les fusils furent distribués par ordre. Chaque homme reçut le sien à genoux, de la main des prêtres qui récitaient une prière latine en les leur rendant. Lorsque les hommes armés revinrent à leurs places, le profond enthousiasme de l’assistance, jusque-là muette, éclata d’une manière formidable, mais attendrissante.
—Domine, salvum fac regem!...
Telle était la prière que le prédicateur entonna d’une voix retentissante et qui fut par deux fois violemment chantée.
Ces cris eurent quelque chose de sauvage et de guerrier. Les deux notes du mot regem, facilement traduit par ces paysans, furent attaquées avec tant d’énergie, que mademoiselle de Verneuil ne put s’empêcher de reporter ses pensées avec attendrissement sur la famille des Bourbons exilés. Ces souvenirs éveillèrent ceux de sa vie passée. Sa mémoire lui retraça les fêtes de cette cour maintenant dispersée, et au sein desquelles elle avait brillé. La figure du marquis s’introduisit dans cette rêverie. Avec cette mobilité naturelle à l’esprit d’une femme, elle oublia le tableau qui s’offrait à ses regards, et revint alors à ses projets de vengeance où il s’en allait de sa vie, mais qui pouvaient échouer devant un regard. En pensant à paraître belle, dans ce moment le plus décisif de son existence, elle songea qu’elle n’avait pas d’ornements pour parer sa tête au bal, et fut séduite par l’idée de se coiffer avec une branche de houx, dont les feuilles crispées et les baies rouges attiraient en ce moment son attention.
—Oh! oh! mon fusil pourra rater si je tire sur des oiseaux, mais sur des Bleus... jamais! dit Galope-chopine en hochant la tête en signe de satisfaction.