Marie examina plus attentivement le visage de son guide, et y trouva le type de tous ceux qu’elle venait de voir. Ce vieux Chouan ne trahissait certes pas autant d’idées qu’il y en aurait eu chez un enfant. Une joie naïve ridait ses joues et son front quand il regardait son fusil; mais une religieuse conviction jetait alors dans l’expression de sa joie une teinte de fanatisme qui, pour un moment, laissait éclater sur cette sauvage figure les vices de la civilisation. Ils atteignirent bientôt un village, c’est-à-dire la réunion de quatre ou cinq habitations semblables à celle de Galope-chopine, où les Chouans nouvellement recrutés arrivèrent, pendant que mademoiselle de Verneuil achevait un repas dont le beurre, le pain et le laitage firent tous les frais. Cette troupe irrégulière était conduite par le recteur, qui tenait à la main une croix grossière transformée en drapeau, et que suivait un gars tout fier de porter la bannière de la paroisse. Mademoiselle de Verneuil se trouva forcément réunie à ce détachement qui se rendait comme elle à Saint-James, et qui la protégea naturellement contre toute espèce de danger, du moment où Galope-chopine eut fait l’heureuse indiscrétion de dire au chef de cette troupe, que la belle garce à laquelle il servait de guide était la bonne amie du Gars.
Vers le coucher du soleil, les trois voyageurs arrivèrent à Saint-James, petite ville qui doit son nom aux Anglais, par lesquels elle fut bâtie au quatorzième siècle, pendant leur domination en Bretagne. Avant d’y entrer, mademoiselle de Verneuil fut témoin d’une étrange scène de guerre à laquelle elle ne donna pas beaucoup d’attention, elle craignit d’être reconnue par quelques-uns de ses ennemis, et cette peur lui fit hâter sa marche. Cinq à six mille paysans étaient campés dans un champ. Leurs costumes, assez semblables à ceux des réquisitionnaires de la Pèlerine, excluaient toute idée de guerre. Cette tumultueuse réunion d’hommes ressemblait à celle d’une grande foire. Il fallait même quelque attention pour découvrir que ces Bretons étaient armés, car leurs peaux de bique si diversement façonnées cachaient presque leurs fusils, et l’arme la plus visible était la faux par laquelle quelques-uns remplaçaient les fusils qu’on devait leur distribuer. Les uns buvaient et mangeaient, les autres se battaient ou se disputaient à haute voix; mais la plupart dormaient couchés par terre. Il n’y avait aucune apparence d’ordre et de discipline. Un officier, portant un uniforme rouge, attira l’attention de mademoiselle de Verneuil, elle le supposa devoir être au service d’Angleterre. Plus loin, deux autres officiers paraissaient vouloir apprendre à quelques Chouans, plus intelligents que les autres, à manœuvrer deux pièces de canon qui semblaient former toute l’artillerie de la future armée royaliste. Des hurlements accueillirent l’arrivée des gars de Marignay qui furent reconnus à leur bannière. A la faveur du mouvement que cette troupe et les recteurs excitèrent dans le camp, mademoiselle de Verneuil put le traverser sans danger et s’introduisit dans la ville. Elle atteignit une auberge de peu d’apparence et qui n’était pas très-éloignée de la maison où se donnait le bal. La ville était envahie par tant de monde, qu’après toutes les peines imaginables, elle n’obtint qu’une mauvaise petite chambre. Lorsqu’elle y fut installée, et que Galope-chopine eut remis à Francine les cartons qui contenaient la toilette de sa maîtresse, il resta debout dans une attitude d’attente et d’irrésolution indescriptible. En tout autre moment, mademoiselle de Verneuil se serait amusée à voir ce qu’est un paysan breton sorti de sa paroisse; mais elle rompit le charme en tirant de sa bourse quatre écus de six francs qu’elle lui présenta.
—Prends donc! dit-elle à Galope-chopine; et, si tu veux m’obliger, tu retourneras sur-le-champ à Fougères, sans passer par le camp et sans goûter au cidre.
Le Chouan, étonné d’une telle libéralité, regardait tour à tour les quatre écus qu’il avait pris et mademoiselle de Verneuil; mais elle fit un geste de main, et il disparut.
—Comment pouvez-vous le renvoyer, mademoiselle! demanda Francine. N’avez-vous pas vu comme la ville est entourée, comment la quitterons-nous, et qui vous protégera ici?...
—N’as-tu pas ton protecteur? dit mademoiselle de Verneuil en sifflant sourdement d’une manière moqueuse à la manière de Marche-à-terre, de qui elle essaya de contrefaire l’attitude.
Francine rougit et sourit tristement de la gaieté de sa maîtresse.
—Mais où est le vôtre? demanda-t-elle.
Mademoiselle de Verneuil tira brusquement son poignard, et le montra à la Bretonne effrayée qui se laissa aller sur une chaise, en joignant les mains.
—Qu’êtes-vous donc venue chercher ici, Marie! s’écria-t-elle d’une voix suppliante qui ne demandait pas de réponse.