—Parce que je la voudrais morte ou dans vos bras. Oui, monsieur, j’ai pu aimer le marquis de Montauran le jour où j’ai cru voir en lui un héros. Maintenant je n’ai plus pour lui qu’une douloureuse amitié, je le vois séparé de la gloire par le cœur nomade d’une fille d’Opéra.
—Pour de l’amour, reprit le marquis avec l’accent de l’ironie, vous me jugez bien mal? Si j’aimais cette fille-là, madame, je la désirerais moins... et, sans vous, peut-être, n’y penserais-je déjà plus.
—La voici! dit brusquement madame du Gua.
La précipitation que mit le marquis à tourner la tête fit un mal affreux à cette pauvre femme; mais la vive lumière des bougies lui permettant de bien apercevoir les plus légers changements qui se firent dans les traits de cet homme si violemment aimé, elle crut y découvrir quelques espérances de retour, lorsqu’il ramena sa tête vers elle, en souriant de cette ruse de femme.
—De quoi riez-vous donc? demanda le comte de Bauvan.
—D’une bulle de savon qui s’évapore! répondit madame du Gua joyeuse. Le marquis, s’il faut l’en croire, s’étonne aujourd’hui d’avoir senti son cœur battre un instant pour cette fille qui se disait mademoiselle de Verneuil. Vous savez?
—Cette fille?... reprit le comte avec un accent de reproche. Madame, c’est à l’auteur du mal à le réparer, et je vous donne ma parole d’honneur qu’elle est bien réellement la fille du duc de Verneuil.
—Monsieur le comte, dit le marquis d’une voix profondément altérée, laquelle de vos deux paroles croire, celle de la Vivetière ou celle de Saint-James?
Une voix éclatante annonça mademoiselle de Verneuil. Le comte s’élança vers la porte, offrit la main à la belle inconnue avec les marques du plus profond respect; et, la présentant à travers la foule curieuse au marquis et à madame du Gua: —Ne croire que celle d’aujourd’hui, répondit-il au jeune chef stupéfait.
Madame du Gua pâlit à l’aspect de cette malencontreuse fille, qui resta debout un moment en jetant des regards orgueilleux sur cette assemblée où elle chercha les convives de la Vivetière. Elle attendit la salutation forcée de sa rivale, et, sans regarder le marquis, se laissa conduire à une place d’honneur par le comte qui la fit asseoir près de madame du Gua, à laquelle elle rendit un léger salut de protection, mais qui, par un instinct de femme, ne s’en fâcha point et prit aussitôt un air riant et amical. La mise extraordinaire et la beauté de mademoiselle de Verneuil excitèrent un moment les murmures de l’assemblée. Lorsque le marquis et madame du Gua tournèrent leurs regards sur les convives de la Vivetière, ils les trouvèrent dans une attitude de respect qui ne paraissait pas être jouée, chacun d’eux semblait chercher les moyens de rentrer en grâce auprès de la jeune Parisienne méconnue. Les ennemis étaient donc en présence.