—Le premier Consul nous envoie des ambassadeurs bien dangereux, lui disait son danseur.
—Monsieur, reprit-elle, on a déjà dit cela à la Vivetière.
—Mais vous avez autant de mémoire que le Roi, repartit le gentilhomme mécontent de sa maladresse.
—Pour pardonner les injures, il faut bien s’en souvenir, reprit-elle vivement en le tirant d’embarras par un sourire.
—Sommes-nous tous compris dans cette amnistie? lui demanda le marquis.
Mais elle s’élança pour danser avec une ivresse enfantine en le laissant interdit et sans réponse; il la contempla avec une froide mélancolie, elle s’en aperçut, et alors elle pencha la tête par une de ces coquettes attitudes que lui permettait la gracieuse proportion de son col, et n’oublia certes aucun des mouvements qui pouvaient attester la rare perfection de son corps. Marie attirait comme l’espoir, elle échappait comme un souvenir. La voir ainsi, c’était vouloir la posséder à tout prix. Elle le savait, et la conscience qu’elle eut alors de sa beauté répandit sur sa figure un charme inexprimable. Le marquis sentit s’élever dans son cœur un tourbillon d’amour, de rage et de folie, il serra violemment la main du comte et s’éloigna.
—Eh! bien, il est donc parti? demanda mademoiselle de Verneuil en revenant à sa place.
Le comte s’élança dans la salle voisine, et fit à sa protégée un signe d’intelligence en lui ramenant le Gars.
—Il est à moi, se dit-elle en examinant dans la glace le marquis dont la figure doucement agitée rayonnait d’espérance.
Elle reçut le jeune chef en boudant et sans mot dire, mais elle le quitta en souriant; elle le voyait si supérieur, qu’elle se sentit fière de pouvoir le tyranniser, et voulut lui faire acheter chèrement quelques douces paroles pour lui en apprendre tout le prix, suivant un instinct de femme auquel toutes obéissent plus ou moins. La contredanse finie, tous les gentilshommes de la Vivetière vinrent entourer Marie, et chacun d’eux sollicita le pardon de son erreur par des flatteries plus ou moins bien débitées; mais celui qu’elle aurait voulu voir à ses pieds n’approcha pas du groupe où elle régnait.