—Comte, dit madame du Gua à monsieur de Bauvan, allez savoir si Pille-miche est au camp, amenez-le-moi; et soyez certain d’obtenir de moi, pour ce léger service, tout ce que vous voudrez, même ma main. —Ma vengeance me coûtera cher, dit-elle en le voyant s’éloigner; mais, pour cette fois, je ne la manquerai pas.

Quelques moments après cette scène, mademoiselle de Verneuil et le marquis étaient au fond d’une berline attelée de quatre chevaux vigoureux. Surprise de voir ces deux prétendus ennemis les mains entrelacées et de les trouver en si bon accord, Francine restait muette, sans oser se demander si, chez sa maîtresse, c’était de la perfidie ou de l’amour.

Grâce au silence et à l’obscurité de la nuit, le marquis ne put remarquer l’agitation de mademoiselle de Verneuil à mesure qu’elle approchait de Fougères. Les faibles teintes du crépuscule permirent d’apercevoir dans le lointain le clocher de Saint-Léonard. En ce moment Marie se dit: —Je vais mourir! A la première montagne, les deux amants eurent à la fois la même pensée, ils descendirent de voiture et gravirent à pied la colline, comme en souvenir de leur première rencontre. Lorsque Marie eut pris le bras du marquis et fait quelques pas, elle remercia le jeune homme par un sourire, de ce qu’il avait respecté son silence: puis, en arrivant sur le sommet du plateau, d’où l’on découvrait Fougères, elle sortit tout à fait de sa rêverie.

—N’allez pas plus avant, dit-elle, mon pouvoir ne vous sauverait plus des Bleus aujourd’hui.

Montauran lui marqua quelque surprise, elle sourit tristement, lui montra du doigt un quartier de roche, comme pour lui ordonner de s’asseoir, et resta debout dans une attitude de mélancolie. Les déchirantes émotions de son âme ne lui permettaient plus de déployer ces artifices qu’elle avait prodigués. En ce moment, elle se serait agenouillée sur des charbons ardents, sans les plus sentir que le marquis n’avait senti le tison dont il s’était saisi pour attester la violence de sa passion. Ce fut après avoir contemplé son amant par un regard empreint de la plus profonde douleur, qu’elle lui dit ces affreuses paroles: —Tout ce que vous avez soupçonné de moi est vrai! Le marquis laissa échapper un geste. —Ah! par grâce, dit-elle en joignant les mains, écoutez-moi sans m’interrompre. —Je suis réellement, reprit-elle d’une voix émue, la fille du duc de Verneuil, mais sa fille naturelle. Ma mère, une demoiselle de Casteran, qui s’est faite religieuse pour échapper aux tortures qu’on lui préparait dans sa famille, expia sa faute par quinze années de larmes et mourut à Séez. A son lit de mort seulement, cette chère abbesse implora pour moi l’homme qui l’avait abandonnée, car elle me savait sans amis, sans fortune, sans avenir... Cet homme, toujours présent sous le toit de la mère de Francine, aux soins de qui je fus remise, avait oublié son enfant. Néanmoins le duc m’accueillit avec plaisir, et me reconnut parce que j’étais belle, et que peut-être il se revoyait jeune en moi. C’était un de ces seigneurs qui, sous le règne précédent, mirent leur gloire à montrer comment on pouvait se faire pardonner un crime en le commettant avec grâce. Je n’ajouterai rien, il fut mon père! Cependant laissez-moi vous expliquer comment mon séjour à Paris a dû me gâter l’âme. La société du duc de Verneuil et celle où il m’introduisit étaient engouées de cette philosophie moqueuse dont s’enthousiasmait la France, parce qu’on l’y professait partout avec esprit. Les brillantes conversations qui flattèrent mon oreille se recommandaient par la finesse des aperçus, ou par un mépris spirituellement formulé pour ce qui était religieux et vrai. Les hommes, en se moquant des sentiments, les peignaient d’autant mieux qu’ils ne les éprouvaient pas; et ils séduisaient autant par leurs expressions épigrammatiques que par la bonhomie avec laquelle ils savaient mettre toute une aventure dans un mot; mais souvent ils péchaient par trop d’esprit, et fatiguaient les femmes en faisant de l’amour un art plutôt qu’une affaire de cœur. J’ai faiblement résisté à ce torrent. Cependant mon âme, pardonnez-moi cet orgueil, était assez passionnée pour sentir que l’esprit avait desséché tous les cœurs; mais la vie que j’ai menée alors a eu pour résultat d’établir une lutte perpétuelle entre mes sentiments naturels et les habitudes vicieuses que j’y ai contractées. Quelques gens supérieurs s’étaient plu à développer en moi cette liberté de pensée, ce mépris de l’opinion publique qui ravissent à la femme une certaine modestie d’âme sans laquelle elle perd de son charme. Hélas! le malheur n’a pas eu le pouvoir de détruire les défauts que me donna l’opulence. —Mon père, poursuivit-elle après avoir laissé échapper un soupir, le duc de Verneuil, mourut après m’avoir reconnue et avantagée par un testament qui diminuait considérablement la fortune de mon frère, son fils légitime. Je me trouvai un matin sans asile ni protecteur. Mon frère attaquait le testament qui me faisait riche. Trois années passées auprès d’une famille opulente avaient développé ma vanité. En satisfaisant à toutes mes fantaisies, mon père m’avait créé des besoins de luxe, des habitudes desquelles mon âme encore jeune et naïve ne s’expliquait ni les dangers, ni la tyrannie. Un ami de mon père, le maréchal duc de Lenoncourt, âgé de soixante-dix ans, s’offrit à me servir de tuteur. J’acceptai; je me retrouvai, quelques jours après le commencement de cet odieux procès, dans une maison brillante où je jouissais de tous les avantages que la cruauté d’un frère me refusait sur le cercueil de notre père. Tous les soirs le vieux maréchal venait passer auprès de moi quelques heures, pendant lesquelles ce vieillard ne me faisait entendre que des paroles douces et consolantes. Ses cheveux blancs, et toutes les preuves touchantes qu’il me donnait d’une tendresse paternelle, m’engageaient à reporter sur son cœur les sentiments du mien, et je me plus à me croire sa fille. J’acceptais les parures qu’il m’offrait, et je ne lui cachais aucun de mes caprices, en le voyant si heureux de les satisfaire. Un soir, j’appris que tout Paris me croyait la maîtresse de ce pauvre vieillard. On me prouva qu’il était hors de mon pouvoir de reconquérir une innocence de laquelle chacun me dépouillait gratuitement. L’homme qui avait abusé de mon inexpérience ne pouvait pas être un amant, et ne voulait pas être mon mari. Dans la semaine où je fis cette horrible découverte, la veille du jour fixé pour mon union avec celui de qui je sus exiger le nom, seule réparation qu’il me pût offrir, il partit pour Coblentz. Je fus honteusement chassée de la petite maison où le maréchal m’avait mise, et qui ne lui appartenait pas. Jusqu’à présent, je vous ai dit la vérité comme si j’étais devant Dieu; mais maintenant, ne demandez pas à une infortunée le compte des souffrances ensevelies dans sa mémoire. Un jour, monsieur, je me trouvai mariée à Danton. Quelques jours plus tard, l’ouragan renversait le chêne immense autour duquel j’avais tourné mes bras. En me revoyant plongée dans la plus profonde misère, je résolus cette fois de mourir. Je ne sais si l’amour de la vie, si l’espoir de fatiguer le malheur et de trouver au fond de cet abîme sans fin un bonheur qui me fuyait, furent à mon insu mes conseillers, ou si je fus séduite par les raisonnements d’un jeune homme de Vendôme qui, depuis deux ans, s’est attaché à moi comme un serpent à un arbre, en croyant sans doute qu’un extrême malheur peut me donner à lui; enfin, j’ignore comment j’ai accepté l’odieuse mission d’aller, pour trois cent mille francs, me faire aimer d’un inconnu que je devais livrer. Je vous ai vu, monsieur, et vous ai reconnu tout d’abord par un de ces pressentiments qui ne nous trompent jamais; cependant je me plaisais à douter, car plus je vous aimais, plus la certitude m’était affreuse. En vous sauvant des mains du commandant Hulot, j’abjurai donc mon rôle, et résolus de tromper les bourreaux au lieu de tromper leur victime. J’ai eu tort de me jouer ainsi des hommes, de leur vie, de leur politique et de moi-même avec l’insouciance d’une fille qui ne voit que des sentiments dans le monde. Je me suis crue aimée, et me suis laissé aller à l’espoir de recommencer ma vie; mais tout, et jusqu’à moi-même peut-être, a trahi mes désordres passés, car vous avez dû vous défier d’une femme aussi passionnée que je le suis. Hélas! qui n’excuserait pas et mon amour et ma dissimulation? Oui, monsieur, il me sembla que j’avais fait un pénible sommeil, et qu’en me réveillant je me retrouvais à seize ans. N’étais-je pas dans Alençon, où mon enfance me livrait ses chastes et purs souvenirs? J’ai eu la folle simplicité de croire que l’amour me donnerait un baptême d’innocence. Pendant un moment j’ai pensé que j’étais vierge encore puisque je n’avais pas encore aimé. Mais hier au soir votre passion m’a paru vraie, et une voix m’a crié: Pourquoi le tromper? —Sachez-le donc, monsieur le marquis, reprit-elle d’une voix gutturale qui sollicitait une réprobation avec fierté, sachez-le bien, je ne suis qu’une créature déshonorée, indigne de vous. Dès ce moment, je reprends mon rôle de fille perdue, fatiguée que je suis de jouer celui d’une femme que vous aviez rendue à toutes les saintetés du cœur. La vertu me pèse. Je vous mépriserais si vous aviez la faiblesse de m’épouser. C’est une sottise que peut faire un comte de Bauvan; mais vous, monsieur, soyez digne de votre avenir et quittez-moi sans regret. La courtisane, voyez-vous, serait trop exigeante, elle vous aimerait tout autrement que la jeune enfant simple et naïve qui s’est senti au cœur pendant un moment la délicieuse espérance de pouvoir être votre compagne, de vous rendre toujours heureux, de vous faire honneur, de devenir une noble, une grande épouse, et qui a puisé dans ce sentiment le courage de ranimer sa mauvaise nature de vice et d’infamie, afin de mettre entre elle et vous une éternelle barrière. Je vous sacrifie honneur et fortune. L’orgueil que me donne ce sacrifice me soutiendra dans ma misère, et le destin peut disposer de mon sort à son gré. Je ne vous livrerai jamais. Je retourne à Paris. Là, votre nom sera pour moi tout un autre moi-même, et la magnifique valeur que vous saurez lui imprimer me consolera de tous mes chagrins. Quant à vous, vous êtes homme, vous m’oublierez. Adieu.

Elle s’élança dans la direction des vallées de Saint-Sulpice, et disparut avant que le marquis se fût levé pour la retenir; mais elle revint sur ses pas, profita des cavités d’une roche pour se cacher, leva la tête, examina le marquis avec une curiosité mêlée de doute, et le vit marchant sans savoir où il allait, comme un homme accablé.

—Serait-ce donc une tête faible?... se dit-elle lorsqu’il eut disparu et qu’elle se sentit séparée de lui. Me comprendra-t-il?

Elle tressaillit. Puis tout à coup elle se dirigea seule vers Fougères à grands pas, comme si elle eût craint d’être suivie par le marquis dans cette ville où il aurait trouvé la mort.

—Eh! bien, Francine, que t’a-t-il dit?... demanda-t-elle à sa fidèle Bretonne lorsqu’elles furent réunies.

—Hélas! Marie, il m’a fait pitié. Vous autres grandes dames, vous poignardez un homme à coups de langue.