—Des Anglais! cria Hulot en colère, il ne lui manquait plus que ça pour être un brigand fini! Ah! je vais t’en donner, moi, des Anglais!...

—Il paraît, citoyen diplomate, que tu te laisses périodiquement mettre en déroute par cette fille-là, dit Hulot à Corentin quand ils se trouvèrent à quelques pas de la maison.

—Il est tout naturel, citoyen commandant, répliqua Corentin d’un air pensif, que dans tout ce qu’elle nous a dit, tu n’aies vu que du feu. Vous autres troupiers, vous ne savez pas qu’il existe plusieurs manières de guerroyer. Employer habilement les passions des hommes ou des femmes comme des ressorts que l’on fait mouvoir au profit de l’État, mettre les rouages à leur place dans cette grande machine que nous appelons un gouvernement, et se plaire à y renfermer les plus indomptables sentiments comme des détentes que l’on s’amuse à surveiller, n’est-ce pas créer, et, comme Dieu, se placer au centre de l’univers?...

—Tu me permettras de préférer mon métier au tien, répliqua sèchement le militaire. Ainsi, vous ferez tout ce que vous voudrez avec vos rouages; mais je ne connais d’autre supérieur que le ministre de la guerre, j’ai mes ordres, je vais me mettre en campagne avec des lapins qui ne boudent pas, et prendre en face l’ennemi que tu veux saisir par derrière.

—Oh! tu peux te préparer à marcher, reprit Corentin. D’après ce que cette fille m’a laissé deviner, quelque impénétrable qu’elle te semble, tu vas avoir à t’escarmoucher, et je te procurerai avant peu le plaisir d’un tête-à-tête avec le chef de ces brigands.

—Comment ça? demanda Hulot en reculant pour mieux regarder cet étrange personnage.

—Mademoiselle de Verneuil aime le Gars, reprit Corentin d’une voix sourde, et peut-être en est-elle aimée! Un marquis, cordon-rouge, jeune et spirituel, qui sait même s’il n’est pas riche encore, combien de tentations! Elle serait bien sotte de ne pas agir pour son compte, en tâchant de l’épouser plutôt que de nous le livrer! Elle cherche à nous amuser. Mais j’ai lu dans les yeux de cette fille quelque incertitude. Les deux amants auront vraisemblablement un rendez-vous, et peut-être est-il déjà donné. Eh! bien, demain je tiendrai mon homme par les deux oreilles. Jusqu’à présent, il n’était que l’ennemi de la République, mais il est devenu le mien depuis quelques instants; or, ceux qui se sont avisés de se mettre entre cette fille et moi sont tous morts sur l’échafaud.

En achevant ces paroles, Corentin retomba dans des réflexions qui ne lui permirent pas de voir le profond dégoût qui se peignit sur le visage du loyal militaire au moment où il découvrit la profondeur de cette intrigue et le mécanisme des ressorts employés par Fouché. Aussi, Hulot résolut-il de contrarier Corentin en tout ce qui ne nuirait pas essentiellement aux succès et aux vœux du gouvernement, et de laisser à l’ennemi de la République les moyens de périr avec honneur les armes à la main, avant d’être la proie du bourreau de qui ce sbire de la haute police s’avouait être le pourvoyeur.

—Si le premier Consul m’écoutait, dit-il en tournant le dos à Corentin, il laisserait ces renards-là combattre les aristocrates, ils sont dignes les uns des autres, et il emploierait les soldats à toute autre chose.

Corentin regarda froidement le militaire, dont la pensée avait éclairé le visage, et alors ses yeux reprirent une expression sardonique qui révéla la supériorité de ce Machiavel subalterne.