—Tais-toi, Marie, ne te calomnie pas. Pauvre enfant, je t’ai devinée! Va, si mon premier désir est devenu de la passion, ma passion est maintenant de l’amour. Chère âme de mon âme, je le sais, tu es aussi noble que ton nom, aussi grande que belle; je suis assez noble et me sens assez grand moi-même pour t’imposer au monde. Est-ce parce que je pressens en toi des voluptés inouïes et incessantes? est-ce parce que je crois rencontrer en ton âme ces précieuses qualités qui nous font toujours aimer la même femme? j’en ignore la cause, mais mon amour est sans bornes, et il me semble que je ne puis plus me passer de toi. Oui, ma vie serait pleine de dégoût si tu n’étais toujours près de moi...
—Comment près de vous?
—Oh! Marie, tu ne veux donc pas deviner ton Alphonse?
—Ah! croiriez-vous me flatter beaucoup en m’offrant votre nom, votre main? dit-elle avec un apparent dédain, mais en regardant fixement le marquis pour en surprendre les moindres pensées. Et savez-vous si vous m’aimerez dans six mois, et alors quel serait mon avenir?... Non, non, une maîtresse est la seule femme qui soit sûre des sentiments qu’un homme lui témoigne; car le devoir, les lois, le monde, l’intérêt des enfants, n’en sont pas les tristes auxiliaires, et si son pouvoir est durable, elle y trouve des flatteries et un bonheur qui font accepter les plus grands chagrins du monde. Être votre femme et avoir la chance de vous peser un jour!... A cette crainte je préfère un amour passager, mais vrai, quand même la mort et la misère en seraient la fin. Oui, je pourrais être, mieux que toute autre, une mère vertueuse, une épouse dévouée; mais pour entretenir de tels sentiments dans l’âme d’une femme, il ne faut pas qu’un homme l’épouse dans un accès de passion. D’ailleurs, sais-je moi-même si vous me plairez demain? Non, je ne veux pas faire votre malheur, je quitte la Bretagne, dit-elle en apercevant de l’hésitation dans son regard, je retourne à Fougères, et vous ne viendrez pas me chercher là...
—Eh! bien, après demain, si dès le matin tu vois de la fumée sur les roches de Saint-Sulpice, le soir je serai chez toi, amant, époux, ce que tu voudras que je sois. J’aurai tout bravé!
—Mais, Alphonse, tu m’aimes donc bien, dit-elle avec ivresse, pour risquer ainsi ta vie avant de me la donner?
Il ne répondit pas, il la regarda, elle baissa les yeux; mais il lut sur l’ardent visage de sa maîtresse un délire égal au sien, et alors il lui tendit les bras. Une sorte de folie entraîna Marie, qui alla tomber mollement sur le sein du marquis, décidée à s’abandonner à lui pour faire de cette faute le plus grand des bonheurs, en y risquant tout son avenir, qu’elle rendait plus certain si elle sortait victorieuse de cette dernière épreuve. Mais à peine sa tête s’était-elle posée sur l’épaule de son amant, qu’un léger bruit retentit au dehors. Elle s’arracha de ses bras comme si elle se fût réveillée, et s’élança hors de la chaumière. Elle put alors recouvrer un peu de sang-froid et penser à sa situation.
—Il m’aurait acceptée et se serait moqué de moi, peut-être, se dit-elle. Ah! si je pouvais le croire, je le tuerais. —Ah! pas encore cependant, reprit-elle en apercevant Beau-pied, à qui elle fit un signe que le soldat comprit à merveille.
Le pauvre garçon tourna brusquement sur ses talons, en feignant de n’avoir rien vu. Tout à coup, mademoiselle de Verneuil rentra dans le salon en invitant le jeune chef à garder le plus profond silence, par la manière dont elle se pressa les lèvres sous l’index de sa main droite.
—Ils sont là, dit-elle avec terreur et d’une voix sourde.