—Qui?

—Les Bleus.

—Ah! je ne mourrai pas sans avoir...

—Oui, prends...

Il la saisit froide et sans défense, et cueillit sur ses lèvres un baiser plein d’horreur et de plaisir, car il pouvait être à la fois le premier et le dernier. Puis ils allèrent ensemble sur le seuil de la porte, en y plaçant leurs têtes de manière à tout examiner sans être vus. Le marquis aperçut Gudin à la tête d’une douzaine d’hommes qui tenaient le bas de la vallée du Couësnon. Il se tourna vers l’enfilade des échaliers, le gros tronc d’arbre pourri était gardé par sept soldats. Il monta sur la pièce de cidre, enfonça le toit de bardeau pour sauter sur l’éminence; mais il retira précipitamment sa tête du trou qu’il venait de faire: Hulot couronnait la hauteur et lui coupait le chemin de Fougères. En ce moment, il regarda sa maîtresse qui jeta un cri de désespoir: elle entendait les trépignements des trois détachements réunis autour de la maison.

—Sors la première, lui dit-il, tu me préserveras.

En entendant ce mot, pour elle sublime, elle se plaça toute heureuse en face de la porte, pendant que le marquis armait son tromblon. Après avoir mesuré l’espace qui existait entre le seuil de la cabane et le gros tronc d’arbre, le Gars se jeta devant les sept Bleus, les cribla de sa mitraille et se fit un passage au milieu d’eux. Les trois troupes se précipitèrent autour de l’échalier que le chef avait sauté, et le virent alors courant dans le champ avec une incroyable célérité.

—Feu, feu, mille noms d’un diable! Vous n’êtes pas Français, feu donc, mâtins! cria Hulot d’une voix tonnante.

Au moment où il prononçait ces paroles du haut de l’éminence, ses hommes et ceux de Gudin firent une décharge générale qui heureusement fut mal dirigée. Déjà le marquis arrivait à l’échalier qui terminait le premier champ; mais au moment où il passait dans le second, il faillit être atteint par Gudin qui s’était élancé sur ses pas avec violence. En entendant ce redoutable adversaire à quelques toises, le Gars redoubla de vitesse. Néanmoins, Gudin et le marquis arrivèrent presque en même temps à l’échalier; mais Montauran lança si adroitement son tromblon à la tête de Gudin, qu’il le frappa et en retarda la marche. Il est impossible de dépeindre l’anxiété de Marie et l’intérêt que manifestaient à ce spectacle Hulot et sa troupe. Tous, ils répétaient silencieusement, à leur insu, les gestes des deux coureurs. Le Gars et Gudin parvinrent ensemble au rideau blanc de givre formé par le petit bois; mais l’officier rétrograda tout à coup et s’effaça derrière un pommier. Une vingtaine de Chouans, qui n’avaient pas tiré de peur de tuer leur chef, se montrèrent et criblèrent l’arbre de balles. Toute la petite troupe de Hulot s’élança au pas de course pour sauver Gudin, qui, se trouvant sans armes, revenait de pommier en pommier, en saisissant, pour courir, le moment où les Chasseurs du Roi chargeaient leurs armes. Son danger dura peu. Les Contre-Chouans mêlés aux Bleus, et Hulot à leur tête, vinrent soutenir le jeune officier à la place où le marquis avait jeté son tromblon. En ce moment, Gudin aperçut son adversaire tout épuisé, assis sous un des arbres du petit bouquet de bois; il laissa ses camarades se canardant avec les Chouans retranchés derrière une haie latérale du champ, il les tourna et se dirigea vers le marquis avec la vivacité d’une bête fauve. En voyant cette manœuvre, les Chasseurs du Roi poussèrent d’effroyables cris pour avertir leur chef; puis, après avoir tiré sur les Contre-Chouans avec le bonheur qu’ont les braconniers, ils essayèrent de leur tenir tête; mais ceux-ci gravirent courageusement la haie qui servait de rempart à leurs ennemis, et y prirent une sanglante revanche. Les Chouans gagnèrent alors le chemin qui longeait le champ dans l’enceinte duquel cette scène avait lieu, et s’emparèrent des hauteurs que Hulot avait commis la faute d’abandonner. Avant que les Bleus eussent eu le temps de se reconnaître, les Chouans avaient pris pour retranchements les brisures que formaient les arêtes de ces rochers à l’abri desquels ils pouvaient tirer sans danger sur les soldats de Hulot, si ceux-ci faisaient quelque démonstration de vouloir venir les y combattre.

Pendant que Hulot, suivi de quelques soldats, allait lentement vers le petit bois pour y chercher Gudin, les Fougerais demeurèrent pour dépouiller les Chouans morts et achever les vivants. Dans cette épouvantable guerre, les deux partis ne faisaient pas de prisonniers. Le marquis sauvé, les Chouans et les Bleus reconnurent mutuellement la force de leurs positions respectives et l’inutilité de la lutte, en sorte que chacun ne songea qu’à se retirer.