—Mais il est mort, répondit Gudin, mort! C’était mon seul parent, et, malgré ses malédictions, il m’aimait. Le Roi revenu, tout le pays aurait voulu ma tête, le bonhomme m’aurait caché sous sa soutane.
—Est-il bête! disaient les gardes nationaux restés à se partager les dépouilles; le bonhomme est riche, et comme ça, il n’a pas eu le temps de faire un testament par lequel il l’aurait déshérité.
Le partage fait, les Contre-Chouans rejoignirent le petit bataillon de Bleus et le suivirent de loin.
Une horrible inquiétude se glissa, vers la nuit, dans la chaumière de Galope-chopine, où jusqu’alors la vie avait été si naïvement insoucieuse. Barbette et son petit gars portant tous deux sur leur dos, l’une sa pesante charge d’ajoncs, l’autre une provision d’herbes pour les bestiaux, revinrent à l’heure où la famille prenait le repas du soir. En entrant au logis, la mère et le fils cherchèrent en vain Galope-chopine; et jamais cette misérable chambre ne leur parut si grande, tant elle était vide. Le foyer sans feu, l’obscurité, le silence, tout leur prédisait quelque malheur. Quand la nuit fut venue, Barbette s’empressa d’allumer un feu clair et deux oribus, nom donné aux chandelles de résine dans le pays compris entre les rivages de l’Armorique jusqu’en haut de la Loire, et encore usité en deçà d’Amboise dans les campagnes du Vendômois. Barbette mettait à ces apprêts la lenteur dont sont frappées les actions quand un sentiment profond les domine; elle écoutait le moindre bruit; mais souvent trompée par le sifflement des rafales, elle allait sur la porte de sa misérable hutte et en revenait toute triste. Elle nettoya deux pichés, les remplit de cidre et les posa sur la longue table de noyer. A plusieurs reprises, elle regarda son garçon qui surveillait la cuisson des galettes de sarrasin, mais sans pouvoir lui parler. Un instant les yeux du petit gars s’arrêtèrent sur les deux clous qui servaient à supporter la canardière de son père, et Barbette frissonna en voyant comme lui cette place vide. Le silence n’était interrompu que par les mugissements des vaches, ou par les gouttes de cidre qui tombaient périodiquement de la bonde du tonneau. La pauvre femme soupira en apprêtant dans trois écuelles de terre brune une espèce de soupe composée de lait, de galette coupée par petits morceaux et de châtaignes cuites.
—Ils se sont battus dans la pièce qui dépend de la Béraudière, dit le petit gars.
—Vas-y donc voir, répondit la mère.
Le gars y courut, reconnut au clair de la lune le monceau de cadavres, n’y trouva point son père, et revint tout joyeux en sifflant; il avait ramassé quelques pièces de cent sous foulées aux pieds par les vainqueurs et oubliées dans la boue. Il trouva sa mère assise sur une escabelle et occupée à filer du chanvre au coin du feu. Il fit un signe négatif à Barbette, qui n’osa croire à quelque chose d’heureux; puis, dix heures ayant sonné à Saint-Léonard, le petit gars se coucha après avoir marmotté une prière à la sainte Vierge d’Auray. Au jour, Barbette, qui n’avait pas dormi, poussa un cri de joie, en entendant retentir dans le lointain un bruit de gros souliers ferrés qu’elle reconnut, et Galope-chopine montra bientôt sa mine renfrognée.
—Grâces à saint Labre à qui j’ai promis un beau cierge, le Gars a été sauvé! N’oublie pas que nous devons maintenant trois cierges au saint.
Puis, Galope-chopine saisit un piché et l’avala tout entier sans reprendre haleine. Lorsque sa femme lui eut servi sa soupe, l’eut débarrassé de sa canardière et qu’il se fut assis sur le banc de noyer, il dit en s’approchant du feu: —Comment les Bleus et les Contre-Chouans sont-ils donc venus ici? On se battait à Florigny. Quel diable a pu leur dire que le Gars était chez nous? car il n’y avait que lui, sa belle garce et nous qui le savions.
La femme pâlit.