Lorsque le prêtre fit à mademoiselle de Verneuil la question d’usage, elle répondit par un oui accompagné d’un soupir profond. Elle se pencha à l’oreille de son mari et lui dit: —Dans peu vous saurez pourquoi je manque au serment que j’avais fait de ne jamais vous épouser.

Lorsqu’après la cérémonie, l’assemblée passa dans une salle où le dîner avait été servi, et au moment où les convives s’assirent, Jérémie arriva tout épouvanté. La pauvre mariée se leva brusquement, alla au-devant de lui, suivie de Francine, et, sur un de ces prétextes que les femmes savent si bien trouver, elle pria le marquis de faire tout seul pendant un moment les honneurs du repas et emmena le domestique avant qu’il eût commis une indiscrétion qui serait devenue fatale.

—Ah! Francine, se sentir mourir, et ne pas pouvoir dire: Je meurs!... s’écria mademoiselle de Verneuil qui ne reparut plus.

Cette absence pouvait trouver sa justification dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu. A la fin du repas, et au moment où l’inquiétude du marquis était au comble, Marie revint dans tout l’éclat du vêtement des mariées. Sa figure était joyeuse et calme, tandis que Francine qui l’accompagnait avait une terreur si profonde empreinte sur tous les traits, qu’il semblait aux convives voir dans ces deux figures un tableau bizarre où l’extravagant pinceau de Salvator Rosa aurait représenté la vie et la mort se tenant par la main.

—Messieurs, dit-elle au prêtre, au baron, au comte, vous serez mes hôtes pour ce soir, car il y aurait trop de dangers pour vous à sortir de Fougères. Cette bonne fille a mes instructions et conduira chacun de vous dans son appartement.

—Pas de rébellion, dit-elle au prêtre qui allait parler, j’espère que vous ne désobéirez pas à une femme le jour de ses noces.

Une heure après, elle se trouva seule avec son amant dans la chambre voluptueuse qu’elle avait si gracieusement disposée. Ils arrivèrent enfin à ce lit fatal où, comme dans un tombeau, se brisent tant d’espérances, où le réveil à une belle vie est si incertain, où meurt, où naît l’amour, suivant la portée des caractères qui ne s’éprouvent que là. Marie regarda la pendule, et se dit: Six heures à vivre.

—J’ai donc pu dormir, s’écria-t-elle vers le matin réveillée en sursaut par un de ces mouvements soudains qui nous font tressaillir lorsqu’on a fait la veille un pacte en soi-même afin de s’éveiller le lendemain à une certaine heure. —Oui, j’ai dormi, répéta-t-elle en voyant à la lueur des bougies que l’aiguille de la pendule allait bientôt marquer deux heures du matin. Elle se retourna et contempla le marquis endormi, la tête appuyée sur une de ses mains, à la manière des enfants, et de l’autre serrant celle de sa femme en souriant à demi, comme s’il se fût endormi au milieu d’un baiser.

—Ah! se dit-elle à voix basse, il a le sommeil d’un enfant! Mais pouvait-il se défier de moi, de moi qui lui dois un bonheur sans nom?

Elle le poussa légèrement, il se réveilla et acheva de sourire. Il baisa la main qu’il tenait, et regarda cette malheureuse femme avec des yeux si étincelants, que, n’en pouvant soutenir le voluptueux éclat, elle déroula lentement ses larges paupières, comme pour s’interdire à elle-même une dangereuse contemplation; mais en voilant ainsi le feu de ses regards, elle excitait si bien le désir en paraissant s’y refuser, que si elle n’avait pas eu de profondes terreurs à cacher, son mari aurait pu l’accuser d’une trop grande coquetterie. Ils relevèrent ensemble leurs têtes charmantes, et se firent mutuellement un signe de reconnaissance plein des plaisirs qu’ils avaient goûtés; mais après un rapide examen du délicieux tableau que lui offrait la figure de sa femme, le marquis, attribuant à un sentiment de mélancolie les nuages répandus sur le front de Marie, lui dit d’une voix douce: —Pourquoi cette ombre de tristesse, mon amour?